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homosexualité

  • Le baiser de la femme-araignée – Manuel Puig

    Puig.jpgEntièrement situé dans une prison en Argentine pendant la dictature, Le baiser de la femme araignée raconte les échanges entre deux prisonniers qui partagent la même cellule. D’un côté, Molina, un homosexuel très efféminé, complètement apolitique, qui est incarcéré pour un détournement de mineurs, de l’autre, Valentin qui est emprisonné en raison de son activisme politique. Ces deux hommes que tout oppose finissent par développer une relation unique qui dépasse l’amitié. Une relation qui part de l’attention et de l’affection que porte Molina à Valentin et qui le pousse à lui raconter des vieux films pour l’occuper, à le nourrir et à lui prodiguer des soins quand nécessaire.

    Ouvrage culte, qui a bénéficié d’une adaptation cinématographique saluée au milieu des années 80, le baiser de la femme araignée est un livre duquel je suis resté distant tout au long de la lecture. Il y a d’abord la forme de ce livre. Il s’agit d’un dialogue quasi ininterrompu de plus de 300 pages qui peut être déroutant de prime abord mais qui surtout au long cours s’avère d’un intérêt limité, freinant les possibilités d’exploitation de la situation carcérale et des expériences personnelles des deux protagonistes principaux. L’ensemble reste ainsi finalement sous-exploité au nom de cet artifice narratif.

    Ensuite, il y a le pari de raconter ces quelques films datant des années 40-50 à travers le personnage de Molina. Ces films sont censés agir dans le sens d’une communicabilité qui de prime abord paraît impossible. En réalité, le dialogue reste très superficiel et binaire, même si la fin du livre voit finalement Molina dépasser sa simple recherche de l’amour pour embrasser la quête d’une plus grande justice sociale au travers de la lutte révolutionnaire et Valentin faire le chemin inverse. Surtout, le livre se révèle ennuyeux et long en raison de ces longs passages consacrés à ces films que je n’ai pas réussi à voir comme des hommages au cinéma d’une certaine époque. Ce sont surtout des nanars peut-être cultes mais qui avec leurs pointes de fantastique et un quota d’eau de rose ont fini par me désintéresser du livre, de Molina et de Valentin.

    Reste maintenant la réflexion sur la sexualité, plus précisément sur l’homosexualité, qui sert de porte d’entrée à Manuel Puig pour remettre en question l’enfermement de chacun dans des conventions sociales de toutes sortes, sur les genres, sur les valeurs, les comportements, etc. L’invitation à se libérer est bien sûr salutaire, par moments subversive, mais n’est pas assez présente dans le livre ou assez marquante pour en faire oublier les défauts.

    A oublier.

  • La vie très privée de Mr Sim – Jonhatan Coe

    sans-titre.pngMaxwell Sim est un homme seul, un homme triste et fade, un homme quelconque, moyen. Tellement banal et tellement contemporain, qu’il ne fait pas vraiment rire, ni pitié, mais peur. Cet homme est un miroir impitoyable qui crache la vérité au lecteur. Cette vie misérable et pathétique peut être la tienne. C’est une ombre qui plane au coin de notre existence, menace tapie dans l’ombre d’une société contemporaine où le futile, le paraître et les faux-semblants ne peuvent jamais que mal dissimuler et repousser la solitude, la monotonie, l’ennui et le conformisme. Voici le visage de l’ennemi, voici Maxwell Sim.

    A quoi ressemble donc la vie de Maxwell Sim ? C’est un homme que sa femme a quitté, emportant avec elle leur jeune fille pré pubère. Il n’avait jamais réussi à lui offrir l’horizon matériel et surtout intellectuel dont elle rêvait. Autre chose que cette réalité appauvrie de la classe moyenne basse de l’Angleterre provinciale. Il n’a pas vraiment d’amis, surtout depuis la perte de son ami d’enfance Chris, juste des comptes facebook qui n’ont rien de concret et de matériel et ne constituent qu’un vague substitut à son vide affectif. Alors oui, évidemment Maxwell Sim est déprimé. Au point d’être en arrêt maladie depuis quelques mois. De toutes les façons, son poste de responsable d’un service après-vente semblait s’inscrire dans cette logique de défaite qui structure son existence. Mais alors est-ce que la solution à son marasme est vraiment dans ce poste de représentant commercial pour une société productrice de brosses à dents écologiques qui lui est proposé par un de ses anciens collègues ?

    Cette proposition en apparence ridicule, conduire une voiture hybride sur les routes du Royaume-Uni de Watford jusqu’aux îles Shetland pour aller livrer des brosses à dents et filmer quelques moments authentiques pour une campagne de communication originale, est pourtant la porte de salut inattendue de Maxwell Sim. C’est un road-trip de looser, qui se révèle surtout être un voyage initiatique au cours duquel Maxwell Sim revisite son passé et découvre le secret de ses origines.  Cet homme se révèle progressivement à lui-même à travers chacune des étapes de ce voyage qui lui livrent des éléments, des documents qui constituent les pièces d’un puzzle qui prend forme.

    Jonhatan Coe fait preuve dans la vie très privée de Mr Sim d’une grande finesse psychologique. Au fil des pages, il affine le portrait de son personnage principal, plus riche, plus épais, plus intéressant sur la longueur. Il ne suffit pas de dire que Maxwell est un perdant, il faut comprendre le pourquoi et le comment d’un tel champ de ruines. On parle tout de même d’un homme qui en arrive à se lier d’affection pour son GPS et sa voix féminine à qui il s’adresse comme à une vraie personne ! Jonhatan Coe se montre un romancier habile dans le dévoilement orchestré des méandres et des failles de la vie de Maxwell Sim. Le cheminement de ce dernier vers ses vérités intérieures comporte ce qu’il faut de dramatique, de tragique et même de drôlerie pour le rendre attachant, intéressant en dépit de sa platitude et pour captiver le lecteur.

    Il faut dire aussi que Jonhatan Coe est un observateur subtil de la réalité contemporaine et d’une certaine société anglaise. Il promène son personnage principal dans l’Angleterre profonde et moyenne, loin de Londres, dans un univers  gris, désindustrialisé et tristounet. Il dit le sentiment de solitude exacerbée qui traverse ces mornes paysages et la société en général, un mal-être sourd, latent, vis-à-vis de l’existence sociale et professionnelle de la middle-class. Le tout sans être lourd, en s’autorisant quelques extravagances, quelques digressions finalement salutaires dans cette ambiance terne. Il établit également un parallèle osé mais très intéressant entre le parcours de son personnage principal Maxwell Sim et celui du navigateur solitaire Donald Crowhurst, participant malheureux de la golden globe race organisée par le Sunday times à la fin des années 60.

    Un roman intelligent, au regard acéré sur l’époque, habile jusqu’à sa pirouette finale, prégnant avec son ambiance mélancolique teintée d’humour acide.

    Juste et bon.

  • Le rêve du Celte – Mario Vargas Llosa

    poster_150946.jpgLorsque l’on commence le livre de Mario Vargas Llosa, Roger Casement est au soir de sa vie. Emprisonné, il attend un recours en grâce qui lui permettrait d’échapper à l’échafaud et qui ne viendra pas. C’est le fil rouge entre lesquels s’intercalent les chapitres sur l’existence de ce gentleman à la trajectoire originale.

    Le celte, c’est Roger Casement, que Mario Vargas Llosa sort des recoins obscurs de la grande histoire. Qu’a donc ce personnage de remarquable pour que le récent prix Nobel de littérature s’intéresse à lui ? C’est une figure humaniste, anticoloniale, antiimpérialiste iconoclaste. Irlandais de père protestant et de mère catholique, c’est en Afrique d’abord, puis en Amérique latine ensuite que Roger Casement va progressivement se forger une conscience de l’identité irlandaise, mieux une ambition, puis une action au service de l’indépendance de ce pays. Mario Vargas Llosa met en scène avec talent le cheminement singulier de cet homme qui dénonça, au service de la couronne britannique, les abus du système colonial au Congo, puis au Pérou.

    Voilà, chose admirable durant cette époque trouble et idéalisée des grands explorateurs de la fin du XIXème siècle et des grands entrepreneurs, à l’ère du capitalisme rapace émergeant, Roger Casement est un juste. Horrifié par le sort fait aux autochtones, il dénonce le moteur à bananes (Albert Londres), les méfaits des grandes puissances à l’heure du partage de l’Afrique. C’est avec la même énergie, au détriment de sa santé physique qu’il s’échine à faire la lumière sur l’exploitation éhontée des indiens dans la production de caoutchouc au Putumayo. Rien ne nous est épargné de la cruauté, des sévices, des systèmes pervers que découvre Roger Casement. Une des forces du roman de Mario Vargas Llosa, c’est d’ailleurs la richesse et la profondeur du contexte historique.

    Le romancier péruvien arrive à reconstituer un univers, peuplé de figures comme Joseph Conrad, habité par le souffle épique de l’aventure avec par exemple Henry Morton Stanley parti à la recherche de  David Livingstone, gangrené par l’omniprésent appât du gain avec entre autres la figure entrepreneuriale de Julio Cesar Arana. C’est un marigot historique peu ragoûtant dont Roger Casement sort avec le dégoût de l’oppression et la soif de justice et libertés pour tous les colonisés et opprimés. L’analogie avec l’Irlande alors sous la botte de l’Empire est le chemin tracé d’un destin tragique embarqué dans la lutte d’indépendance.

    Le roman devient crépusculaire quand Mario Vargas Llosa montre un Roger Casement de plus en plus radicalisé. Tout ce qu’il a vu sur les autres continents le pousse à ne pas accepter d’autres solutions que la voie armée pour ceux qui sont exploités et dominés. Son parcours est alors paradoxal. Tout en empruntant la voie d’une réappropriation culturelle (il apprend le gaélique, etc.), Roger Casement délaisse la couronne qu’il a servie toute sa vie, les voies légales, diplomatiques qu’il a utilisées avec un succès certes relatif au Congo et au Pérou, pour le chemin sinueux de la violence, de la trahison, de l’association à la belliqueuse Allemagne en pleine Grande guerre. L’insurrection irlandaise de la semaine de pâques qu’il rêvait en apothéose marquera le début de sa fin.

    C’est le portrait remarquable d’un humaniste tourmenté dans sa vie privée, par des instincts qui seront utilisés contre lui, que fait Mario Vargas Llosa dans le rêve du celte. C'est presqu’une entreprise de réhabilitaton. Avec savoir-faire, le romancier péruvien creuse des interrogations sur la domination de l’homme par l’homme, sur l’émancipation des peuples à travers le parcours et l’œuvre de Roger Casement.

    Maîtrisé, efficace, passionant.