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indien

  • Mille femmes blanches – Jim Fergus

    Fergus.jpgEn 1875, le chef cheyenne Little Wolf se rend à Washington auprès du président américain Ulysses Grant et lui fait une offre de troc bien étrange au premier abord : mille femmes blanches contre mille chevaux. Idée saugrenue ? Pas pour le chef indien qui y voit l’occasion pour son peuple de survivre et de mieux intégrer la civilisation blanche par le biais de cette future descendance métissée. Pour les américains en revanche, c’est officiellement une horreur inacceptable, du moins en façade. En réalité, c’est en secret qu’est montée une opération amenant une centaine de femmes plus ou moins volontaires à accepter l’offre de Little Wolf. Ce sont des raisons peu glorieuses qui poussent chacune d’entre elles à tenter ce saut dans le grand inconnu : femmes emprisonnées ou internées, esclaves, prostituées, sans famille, etc. Parmi elles, l’héroïne, May Dodd, dont les carnets intimes retrouvés des années plus tard racontent la grande aventure.

    Jim Fergus a une idée de génie en inventant totalement cette improbable histoire et cette incroyable tractation à partir de la simple visite historique du chef Little Wolf à Ulysses Grant. C’est un artifice brillant qui lui permet de traiter de la question indienne aux USA. Il dénonce le massacre et l’expropriation des populations indiennes sur lesquels se sont fondés les Etats-Unis. Son livre pointe la barbarie de ceux qui traitaient ces indiens de sauvages et qui se conduisaient pourtant comme tels, n’hésitant pas à user de marchés de dupes, à exploiter la naïveté ou les failles culturelles des indiens pour les perdre. Le destin de peuples déculturés, brisés, livrés à l’alcoolisme et cantonnés dans des réserves est mis en lumière. Tout comme l’incompréhension fondamentale entre deux cultures si opposées, même lorsque des efforts sont entrepris. C’est la force principale de ce récit d’aventures qui développe le point de vue original de May Dodd, cette femme occidentale de la haute société de la fin du XIXème siècle qui a essayé de comprendre et d’aimer les indiens.

    Mille femmes blanches déploie une grande énergie, de l’imagination, multiplie les péripéties, s’offre un cadre naturel grandiose mais ne convainc pas entièrement. Si son sujet est fort et parfois émouvant, il y a d'autres fictions qui appréhendent encore mieux la question des indiens d'Amérique. C’est un bon page-turner  qui souffre néanmoins de quelques défauts. Il y a d’abord un problème de crédibilité globale, même une fois accepté le caractère original de l’intrigue. Certaines situations, certaines réactions de personnages, certains enchaînements d’évènements sont invraisemblables et viennent ébranler un édifice qui fait pourtant montre d’une certaine habileté. Ensuite, le format des carnets intimes, plutôt approprié au début du roman, perd progressivement en pertinence au vu des péripéties développées. Enfin, May Dodd peut apparaître à travers ses écrits comme une caricature d’héroïne vertueuse qui ne lésine pas sur les bons sentiments. Jim Fergus s’est effectivement appliqué à dessiner des femmes un peu trop unidimensionnelles malgré les premières parties du livre un peu longues consacrées à leurs portraits. Plus généralement, un peu plus de finesse psychologique aurait fait du bien au livre.

     Pas essentiel mais divertissant.

  • Le jeu des ombres – Louise Erdrich

    9782226243072g.jpgLe jeu des ombres, c’est le récit de la putréfaction d’un couple, jusqu’à sa désintégration finale. Dès les premières pages du roman, le stade avancé de la gangrène au sein de ce couple est exposé. Irène n’aime plus son mari. Elle veut divorcer, s’en aller avec leurs trois enfants, échapper à un univers singulier, refermé sur lui-même, qui l’étouffe. Elle a envie d’autre chose quand Gil, lui, aimerait figer leur vie telle qu’elle est, telle qu’ils l’ont construite. Lui aime encore Irène, pire il en a cruellement besoin. En tant que peintre, sa femme est en effet presque son unique sujet, en tout cas son sujet préféré, celui qui l’a rendu célèbre. Pressentant qu’Irène est en train de lui échapper, Gilles devient jaloux, de manière obsessionnelle, s’accroche désespérément au passé, avec de pathétiques tentatives de le ressusciter. Irène, elle, boit de plus en plus, se recroqueville sur elle-même, sur la possibilité de partir et sur sa colère envers Gil.

    Louise Erdrich fouille méticuleusement la décomposition de ce couple et décrypte avec finesse ces maux qui l’empoisonnent. La volonté de posséder l’autre, de l’utiliser, de l’exploiter, la jalousie, les doutes sur l’autre, l’adultère, les conflits concernant les enfants, leur éducation, leur évolution, leurs influences, la violation de l’intimité de l’autre, l’irruption de tiers entre le mari et la femme, le chantage aux enfants, le recours au thérapeute, le maintien de certaines apparences, rien n’est éludé dans le roman. Au contraire, Louise Erdrich n’hésite pas à montrer l’envers et le tréfonds de ce couple, à souligner le sabotage à l’œuvre, la lente destruction des cœurs, l’installation de la peur, de la haine et de la violence qui vont jusqu’à consumer en partie les enfants du couple. C’est donc une lente mais irréversible mécanique de l’implosion qui bouleverse le lecteur, le saisit, le violente par la puissance des sentiments, l’atmosphère étouffante et putride.

    Le récit est habilement mené par Louise Erdrich à partir d’une inspiration initiale : une triple narration. Dès l’incipit du roman, Irène a découvert que Gil lit son journal intime et décide donc d’avoir deux agendas. Le carnet rouge original désormais rédigé à l’intention de Gil, utilisé pour le manipuler, se venger, évacuer son ressentiment, dans lequel elle n’hésite pas à s’inventer des amants, voire pire... Un nouveau carnet bleu qui constitue le véritable recueil de ses réflexions intimes, sur son couple, son mariage, sa vie et son entreprise de manipulation au détriment de Gil. Ces deux carnets sont dépassés par un troisième récit omniscient qui permet au livre de ne pas être coincé dans un artifice littéraire. Louise Erdrich est virtuose, navigant entre ces trois narrations, alternant les émotions extrêmes, émaillant son récit de scènes d’une grande puissance qui happent le lecteur, fasciné.

    Au-delà du couple, à travers ce roman, Louise Erdrich évoque également la question indienne. D’origine indienne elle-même, elle en fait un sujet de fond, omniprésent. La question identitaire est posée à travers la peinture de Gil, mais aussi avec la thèse qu’Irène prépare sur le peintre des indiens d’Amérique Georges Catlin, ainsi que par le biais de la mini quête identitaire de Riehl, la jeune fille du couple. En filigrane, Louise Erdrich s’interroge sur l’art indien mais aussi sur ce que signifie être indien d’Amérique aujourd’hui. Quelle place pour cette culture, cette mémoire douloureuse, ces récits et ces ancêtres qui demeurent suspendus, dans la mémoire de leurs descendants.

     Puissant, dur, sombre.

    A lire.