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intimité

  • Le cercle – Dave Eggers

    Le cercle.jpgEntrez dans le Cercle avec Mae Holland, une jeune fille issue de la middle class provinciale américaine, et découvrez le job de rêve, avec des conditions plus qu’intéressantes, qui va révéler tout son potentiel et la mener au sommet…ou au tréfonds de son entreprise et de la société. Tout ça grâce au Cercle ? Oui mais sans doute est-il nécessaire de préciser de quoi on parle en évoquant le Cercle. L’entreprise qui donne son nom au roman de Dave Eggers est un géant de la Silicon Valley qui a révolutionné le net et dont l’influence et la main rapace s’étendent sur des champs de plus en plus vastes de la société. Une sorte de créature hybride entre Google, Facebook, Apple et autres. Une compagnie à l'ambition totalisante et totalitaire.

    C’est avec une ambition certaine que Dave Eggers a lui décidé de s’attaquer à une dystopie du numérique, notre graal moderne. Projeté dans un avenir très proche, le Cercle s’attache à montrer le glissement progressif, les différentes étapes  qui mènent à la mise en place de l’univers dystopique. Ce totalitarisme numérique qui nous tend donc les bras est bâti sur une tyrannie de la connexion, de la transparence et de la surveillance. Nous sommes bien loin des univers répressifs de 1984 ou de Fahrenheit 451. Il est d’ailleurs rafraichissant de pouvoir enfin s’éloigner de ces références incontournables et de bénéficier d’un référentiel collant plus à notre réalité présente.

    Avec le Cercle, nous sommes plus proches d’ « un totalitarisme soft » ou d' « un cauchemar climatisé » avec un projet totalitaire qui s’appuie sur un consentement mou, une dynamique de grégarisme et sur des intentions en apparence bienveillantes. Dave Eggers pousse le bouchon assez loin pour nous montrer ce que serait une société numérique entièrement dominée par les données où il ne serait possible de rien supprimer, mais de tout stocker et de tout conserver pour tout analyser, niant le lien essentiel et vital entre mémoire et oubli. Tout sera enregistré mais aussi tout sera partagé, dans une négation totale de la notion d’anonymat, de vie privée, voire d’intimité, au nom de la promotion d’une communauté globale hyper connectée et narcissique, enfermée dans une logique d’évaluation et de contrôle, au comportement forcément primaire et vampirisant.

    Dave Eggers double par ailleurs sa peinture dystopique et son avertissement face aux sirènes du numérique d’une critique en creux de certaines tendances de l’entreprise (surtout les nouvelles entreprises du net et les fameux « Gafa » : Google, Amazon, Facebook, Apple). Ce n’est pas le moins intéressant tant les livres qui osent affronter le défi d’entrer dans l’entreprise et de s’étendre sur la vie de bureau ne sont pas légions. Il est donc question de la sollicitation permanente de l’employé, que permet d’ailleurs le numérique, de l’omniprésence des chiffres, de l’évaluation de l’employé, de la modification des rapports managers-managés, des codes et rituels composant les fameuses identités ou ADN d’entreprises. De nombreux thèmes indirectement abordés qui donnent ainsi une certaine richesse à cet angle de lecture.

    Le Cercle est donc un ouvrage passionnant qui s’avère en plus être un formidable page-turner. Sans artifices, sans esbroufe, Dave Eggers arrive à captiver le lecteur sur une longue durée. Le miracle n’est pas dans la langue, transparente, mais dans une narration digne d’un thriller, qui est au plus près de l’héroïne et de ses émotions et qui porte le projet dystopique. Un projet qui n’est pas parfait puisque Dave Eggers y sacrifie clairement l’épaisseur de ses personnages. Mae Holland et son optimisme béat ou Mercer son ancien compagnon un peu technophobe sont ainsi dépeints à la truelle et manquent clairement de nuances. Il faut également signaler que l’enchaînement des évènements qui contribuent à l’avènement de cet univers dystopique est un peu rapide, parfois un peu simpliste. Dave Eggers est clairement moins convaincant quand il décide de faire basculer toute la classe politique dans sa mécanique dystopique.

    Ces défauts et quelques scènes mal ficelées qui me gêneraient plus dans d’autres œuvres ne me semblent malgré tout pas rédhibitoires dans le Cercle. L’ambition du projet de Dave Eggers est réellement séduisante et son questionnement de notre monde numérique pertinent. S’il y avait encore au moins une dystopie à écrire, ce serait sur le numérique et il l’a fait. Plutôt bien même.  

    Une bonne dystopie et un livre recommandable qui a quelque chose à dire sur l’époque.

  • Le jeu des ombres – Louise Erdrich

    9782226243072g.jpgLe jeu des ombres, c’est le récit de la putréfaction d’un couple, jusqu’à sa désintégration finale. Dès les premières pages du roman, le stade avancé de la gangrène au sein de ce couple est exposé. Irène n’aime plus son mari. Elle veut divorcer, s’en aller avec leurs trois enfants, échapper à un univers singulier, refermé sur lui-même, qui l’étouffe. Elle a envie d’autre chose quand Gil, lui, aimerait figer leur vie telle qu’elle est, telle qu’ils l’ont construite. Lui aime encore Irène, pire il en a cruellement besoin. En tant que peintre, sa femme est en effet presque son unique sujet, en tout cas son sujet préféré, celui qui l’a rendu célèbre. Pressentant qu’Irène est en train de lui échapper, Gilles devient jaloux, de manière obsessionnelle, s’accroche désespérément au passé, avec de pathétiques tentatives de le ressusciter. Irène, elle, boit de plus en plus, se recroqueville sur elle-même, sur la possibilité de partir et sur sa colère envers Gil.

    Louise Erdrich fouille méticuleusement la décomposition de ce couple et décrypte avec finesse ces maux qui l’empoisonnent. La volonté de posséder l’autre, de l’utiliser, de l’exploiter, la jalousie, les doutes sur l’autre, l’adultère, les conflits concernant les enfants, leur éducation, leur évolution, leurs influences, la violation de l’intimité de l’autre, l’irruption de tiers entre le mari et la femme, le chantage aux enfants, le recours au thérapeute, le maintien de certaines apparences, rien n’est éludé dans le roman. Au contraire, Louise Erdrich n’hésite pas à montrer l’envers et le tréfonds de ce couple, à souligner le sabotage à l’œuvre, la lente destruction des cœurs, l’installation de la peur, de la haine et de la violence qui vont jusqu’à consumer en partie les enfants du couple. C’est donc une lente mais irréversible mécanique de l’implosion qui bouleverse le lecteur, le saisit, le violente par la puissance des sentiments, l’atmosphère étouffante et putride.

    Le récit est habilement mené par Louise Erdrich à partir d’une inspiration initiale : une triple narration. Dès l’incipit du roman, Irène a découvert que Gil lit son journal intime et décide donc d’avoir deux agendas. Le carnet rouge original désormais rédigé à l’intention de Gil, utilisé pour le manipuler, se venger, évacuer son ressentiment, dans lequel elle n’hésite pas à s’inventer des amants, voire pire... Un nouveau carnet bleu qui constitue le véritable recueil de ses réflexions intimes, sur son couple, son mariage, sa vie et son entreprise de manipulation au détriment de Gil. Ces deux carnets sont dépassés par un troisième récit omniscient qui permet au livre de ne pas être coincé dans un artifice littéraire. Louise Erdrich est virtuose, navigant entre ces trois narrations, alternant les émotions extrêmes, émaillant son récit de scènes d’une grande puissance qui happent le lecteur, fasciné.

    Au-delà du couple, à travers ce roman, Louise Erdrich évoque également la question indienne. D’origine indienne elle-même, elle en fait un sujet de fond, omniprésent. La question identitaire est posée à travers la peinture de Gil, mais aussi avec la thèse qu’Irène prépare sur le peintre des indiens d’Amérique Georges Catlin, ainsi que par le biais de la mini quête identitaire de Riehl, la jeune fille du couple. En filigrane, Louise Erdrich s’interroge sur l’art indien mais aussi sur ce que signifie être indien d’Amérique aujourd’hui. Quelle place pour cette culture, cette mémoire douloureuse, ces récits et ces ancêtres qui demeurent suspendus, dans la mémoire de leurs descendants.

     Puissant, dur, sombre.

    A lire.

  • Intimité – Hanif Kureishi

    intimité.jpgAdapté par Patrice Chéreau au cinéma en 2001, Intimité est un roman de Hanif Kureishi qui a suscité une certaine polémique au Royaume-Uni en 1998 au moment de sa sortie. L'histoire racontée dans le livre se confondait avec la vie de l'auteur. De quoi retourne t-il alors ?

    Intimité raconte la dernière soirée d'un homme qui a décidé de quitter brutalement sa femme et ses 2 enfants le lendemain. Pourquoi ? C'est ce qu'il explique à travers un monologue intérieur sans fioritures. Il a des envies d'ailleurs, une autre vie, il désire d'autres femmes, revivre l'amour, son couple s'est délité dans le quotidien, l'ennui, une sorte d'animosité passive, de ressentiment s'est inséré entre lui et sa femme, il se sent étouffé, il a envie de retrouver Nina une de ses aventures etc. Rien de neuf ? Oui, c'est un peu ça.

    Avec Intimité, on nage en territoire ultra connu et éculé, la disparition de l'amour et les écueils du couple. Rien ne vient surprendre vraiment le lecteur. La situation que décrit le livre est banale et racontée sans réelle originalité. Il y a une désagréable impression de déjà lu. C'est même ennuyeux par moments. Hanif Kureishi introduit pourtant des personnages secondaires, deux de ses amis qui offrent des contrepoints diamétralement opposés par rapport à sa situation. Victor a divorcé et mène une vie de vieux célibataire un peu tristounette, parsemée de rencontres de courtes durées, après avoir dynamité sa famille qui lui en veut. Asif lui est un mari qui s'efforce de faire naviguer son couple dans une certaine harmonie et dans l'intérêt de ses différentes composantes. Ce n'est pas inintéressant même si ça peut sembler un peu binaire.

    Hanif Kureishi a un discours assez direct, sans concession. Il n'est pas forcément tendre avec lui-même, ni avec ses proches. Il ne voile pas le pathétique qui déborde de son fiasco conjugal. Heureusement des pépites émergent dans son discours pour révéler l'écrivain et quelques vérités bien senties: « Le soulagement sexuel est l'ultime forme de mysticisme accessible à la plupart des gens », ou «Je sais que l'amour est un sale boulot ; impossible de garder les mains propres. Quand on reste sur la réserve, il ne se passe rien d'intéressant. En même temps, il faut trouver la bonne distance entre les gens. Trop près, ils vous submergent ; trop loin, ils vous abandonnent. Comment les maintenir dans la bonne relation ?», « il est épuisant de détester quelqu'un; haïr revient à s'étouffer soi-même, interminablement », «Si le malheur vous attire, vous ne manquerez jamais d'amis », et j'en passe.

    Ma première rencontre avec Hanif Kureishi ne restera pas dans mes annales. Intimité est une œuvre assez convenue, quelconque par moments, mais qui a le bénéfice de l'intransigeance de l'auteur vis à vis de lui-même et de ses fulgurances d'écrivain.

    Très Moyen.