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islamisme

  • Rue des voleurs – Mathias Enard

    rue des voleurs.jpgLe destin de Lakhdar, jeune marocain de 20 ans vivant à Tanger, n’était pas écrit. Issu d’une famille modeste mais subvenant correctement à ses besoins, il aurait pu tranquillement succéder à son père et reprendre la boutique de ce dernier. Un avenir assuré pour un jeune homme, musulman peu pratiquant, qui aime lire des polars, traîner avec Bassam son ami de toujours, et qui a envie de profiter de la vie comme la plupart des jeunes de cet âge: en résumé, faire la fête et rencontrer des filles.  

    Seulement, ce n’est pas si facile dans une société qui n’est pas forcément très libertaire, alors Lakhdar commet l’irréparable en couchant avec sa cousine Meryem qui tombe enceinte. Point de départ de l’opprobre, du rejet par sa famille qui va le conduire d’abord dans la rue, puis dans le giron d’un groupe islamiste, sur la voie de la normalisation en travaillant pour un éditeur français, puis à bord d’un ferry sur la route de l’exil pour l’Europe, dans d’improbables galères de sans-papiers dans l’arrière-pays espagnol et enfin à Barcelone, rue des voleurs, la cour des miracles où il va échouer et mettre un terrible point final à cette histoire. 

    Rue des voleurs est un livre intéressant qui s’applique à éviter les sentiers battus sur des thèmes déjà bien explorés : qu’il s’agisse des pièges tendus par l’islamisme à la jeunesse des pays arabes, des attentats terroristes islamistes, du mirage de l’exil et des fantasmes  qui lui sont associés par une grande partie des habitants du tiers-monde et des pays du Maghreb ou encore des difficiles conditions d’existence des immigrés clandestins en Europe. Lakhdar ne rêve pas d’exil au début, c’est plutôt le cas de Bassam son ami. S’il est sauvé de la rue par les islamistes, il arrive à échapper au lavage de cerveau, pas son ami Bassam. Il n’essaie pas par tous les moyens de s’attacher à une européenne pour avoir des papiers mais tombe réellement amoureux d’une jeune espagnole qu’il essaie de rejoindre pour vivre sa passion. 

    Si dans le fond, Mathias Enard ne dit pas forcément grand-chose de neuf, il n’en demeure pas moins juste, nuancé et plutôt pertinent dans le regard qu’il pose sur ces différents thèmes. En arrière –plan de son livre, les révoltes arabes, l’attentat du 28/04/2011 de Marrakech, le climat social tendu de l’Europe en crise, dessinent l’ombre de la grande histoire. C’est le cadre de la trajectoire assez originale de Lakhdar qui donne au livre un souffle de roman d’aventures à la mode picaresque qui captive et distrait le lecteur. De fait, rue des voleurs se révèle être en même temps, un roman d’apprentissage assez dur, cruel même par moments, qui comporte néanmoins sa part de rêve et de naïveté qui font que le lecteur s’attache facilement à Lakhdar.  

    Il est un peu dommage que derrière Lakhdar, un Mathias Enard érudit et amoureux de la culture arabe transparaisse souvent et n’arrive pas à s’éclipser. On peut aussi regretter certains passages faciles comme la relative tranquillité dont dispose Lakhdar parmi les islamistes ou regretter l’usage un peu unidimensionnel de Bassam, parfait contrepoint de Lakhdar. Tout ceci n’empêche pas néanmoins d’apprécier les talents de conteur de Mathias Enard et sa prose habile et nuancée qui arrive à appréhender la réalité d’un monde tourmenté : « Les hommes sont des chiens, ils se frottent les uns aux autres dans la misère, ils se roulent dans la crasse sans pouvoir en sortir, se lèchent le poil et le sexe à longueur de journée, allongés dans la poussière prêts à tout pour le bout de barbaque ou l’os pourri qu’on voudra bien leur lancer, et moi tout comme eux, je suis un être humain, donc un détritus vicieux esclave de ses instincts, un chien, un chien qui mord quand il a peur et cherche les caresses.»

     OK. 

  • Passage des larmes - Abdourahman A. Waberi

    abdourahmanwaberi.jpgC’est l’histoire d’un retour au pays natal. Celui de Djibril revenu de Montréal à Djibouti pour une mission professionnelle circonscrite à une semaine. Circonstances particulières pour cet homme qui a fui son pays, il y a une dizaine d’années, à l’approche de la vingtaine, abandonnant à jamais sa terre, sa famille et surtout son frère jumeau cadet de vingt minutes. Drôle de retour que celui d’un homme qui est parti parce qu’il ne trouvait pas sa place, ni l’affection des siens chez lui et qui s’est épanoui ailleurs, distant du sentiment d’exil, de l’obsession du retour qui sont le lot commun de ceux qui sont loin de chez eux. Djibril veut croire qu’il peut juste remplir sa mission et puis repartir comme si de rien n’était, mais là-bas tout se sait vite et rapidement les gens viennent à sa rencontre, sauf son frère.

    L’angle d’attaque choisi par Abdourahman A. Waberi est plutôt intéressant mais son roman pêche par plusieurs défauts. Il y a d’abord cette mission de renseignement qui occupe une partie du livre. Ce n’est qu’un écran de fumée. Elle est bien trop floue, bien trop artificielle pour satisfaire le lecteur. Et les tentatives pour la raccrocher à l’histoire de Djibril ou celle de son frère sont assez bancales. Ensuite, Abdourahman A. Waberi aborde plusieurs sujets comme l’histoire de Djibouti, l’extrémisme musulman, le terrorisme ou des évènements méconnus comme le départ des juifs de Djibouti, mais d’une façon relativement superficielle, anecdotique.

    Sur le retour de Djibril même, émergent surtout des souvenirs épars de son enfance (son grand-père Assod, le manque d’affection de sa mère, la distance et la pauvreté de son père, son ami juif David…). Difficile de ne pas rester un peu sur sa faim devant ces bribes de vie qui ne font qu’encadrer le cœur du livre, l’opposition entre Djibril et son frère. Ce sont deux destins contraires, deux trajectoires divergentes, qui s’affrontent par carnets interposés dont l’alternance régulière rythme le livre. Pendant que Djibril mûrissait en Occident, au Canada, en rencontrant celle qui partage sa vie, son frère pourrissait dans l’extrémisme islamique après avoir végété en l’absence de réelles perspectives. C’est cette opposition qui donne un peu de force au livre en étant génératrice d’une tension latente, même si malgré tout cette étrange relation entre frères peut sembler sous-exploitée.

    Pour finir, il y a bien la présence de Walter Benjamin que l’on peut mettre au crédit d’ Abdourahman A. Waberi, même si l’exploitation de cette figure peut également paraître un peu artificielle dans ce livre.  C’est un véritable symbole que cet écrivain de l’exil, victime d’un autre extrémisme, celui des nazis. Un pont original entre les deux frères embarqués l’un dans l’exil et l’autre dans l’extrémisme.

    Malgré des thèmes plutôt intéressants, je suis déçu par Passage des larmes.

  • L’immeuble Yacoubian – Alaa El Aswany

    20331.jpgPlus qu’un immeuble, Alaa El Aswany évoque l’Egypte de la fin du XXème siècle à travers l’histoire de certains des habitants du mythique Yacoubian, au Caire. C’est un roman polyphonique avec des personnages choisis pour représenter plusieurs facettes du pays dans un ballet au tempo crescendo, avec une atmosphère empreinte de nostalgie du passé, de mal-être du présent et d’inquiétude pour le futur.

    Voici donc le vieil et intrépide séducteur Zaki Dessouki. Mémoire d’une Egypte qui n’est plus, cosmopolite, ouverte et tolérante, le riche homme cherche l’amour alors que d’autres en veulent à son argent. Il faut dire qu’on en manque cruellement dans les couches populaires. La plantureuse Boussaïna Sayed en sait quelque chose, elle qui est obligée pour aider sa famille et travailler, de subir les assauts des mâles désirants qui abusent de leur pouvoir. Si seulement l’amour du jeune Taha El Chazli pouvait lui suffire et préserver son innocence. Seulement voilà, cet élève brillant est freiné dans ses rêves par la corruption et le poids de son ascendance sociale. Comment ne pas être frustré par pareille injustice ? Comment ne pas se jeter dans les bras de ces Cheikhs qui vantent le Djihad ? C’est qu’ils n’ont au moins pas tort quand ils crachent sur une société corrompue qui permet à des personnages comme le Hadj Azzam d’investir le champ politique, de s’élever encore plus avec des trafics en tous genres, des magouilles économiques et électorales au sein d’un régime dictatorial aux mains sales et ensanglantées. Argent, amour et religion, la sainte trinité au cœur des relations entre Hatem Rachid et Abou et tous les personnages.

    La force du roman d’Alaa El Aswany est d’être quelque part une mini saga qui s’appuie sur des ressorts classiques – amour, argent, ambition, famille, trahison, religion, etc. – pour captiver le lecteur et dénoncer en même temps les maux qui gangrènent la société égyptienne – corruption, népotisme, islamisme rampant, sexisme… Alaa El Aswany n’hésite pas  à évoquer l’homosexualité, le priapisme ou d’autres questions brûlantes en terres d’Islam de manière directe. Malgré tout l’immeuble Yacoubian n’est pas vraiment un chef d’œuvre et un sentiment d’inachevé est ressenti quand le livre se referme.

    Si on a l’impression qu’il manque quelque chose au livre malgré le plaisir de lecture, c’est d’abord parce que l’ensemble est tout de même assez convenu, assez prévisible dans ses mécaniques et ses intentions. A vrai dire, il y a un léger manque de complexité, pas dans les intrigues et leur enchevêtrement qui sont maîtrisés, mais dans les sujets abordés. Parfois on a l’impression qu’on ne va pas assez loin. Il y a peut-être aussi un peu trop de personnages de sorte qu’on n’a pas toujours la sensation qu’ils sont creusés et ils restent pour certains plutôt lisses. La faute à cette légère ambiance eau de rose qui est parfois présente, façon saga justement, au happy end de certains personnages, à quelques situations qui auraient pu ouvrir des voies plus originales.

    Facile à lire, OK.