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jalousie

  • En l’absence de Blanca – Antonio Munoz Molina

    blanca.jpgMario est un fonctionnaire quelconque d’une petite ville de province d’Espagne. C’est un honnête homme, le prototype du bon gars de la classe moyenne. C’est le genre de personne à qui on pourrait facilement reprocher un manque d’ambition parce qu’il se contente de ce qu’il a, d’une vie simple centrée sur son travail, son foyer et un attachement aux valeurs traditionnelles. Un type comme Mario peut-il vraiment réussir à vivre avec Blanca ? Peut-il satisfaire une femme aussi belle, aux grandes aspirations, qui ne rêve que de grandeur et d’une vie d’artiste ? Peut-il suffire à une femme inconstante, un peu fragile, qui s’ennuie de la vie morne et paisible de la petite ville de Jaen ?

    Blanca est d’une certaine façon l’Emma Bovary d’Antonio Munoz Molina. Mario est un Charles Bovary passionnément amoureux de l’instrument de son tourment. Il est fasciné par une Blanca qu’il n’aurait jamais pensé pouvoir avoir, qui est bien au-delà de ses espérances par sa beauté. Sa vie ne tourne plus qu’autour de cette femme qu’il n’a cesse de désirer, qui le passionne, qui représente tout ce qu’il n’est pas, tout ce qu’il n’a pas. Il est prêt à tout pour elle et sa fantaisie. Par amour. Comment retenir une telle colombe ? Comment éviter qu’elle n’ait envie de partir avec un autre, vers un ailleurs, plus excitants ? Les affres de la jalousie ouvrent leurs trappes sous les pieds d’un pauvre Mario rongé par le doute.

    Dans ce court roman avec ses dix chapitres ciselés, Antonio Munoz Molina dévoile à partir de flash-backs une histoire d’amour asymétrique. Avec une certaine économie de moyens, il évoque la jalousie, la peur de perdre l’autre, de voir l’amour disparaître, au-delà même de l’adultère. Le drame affleure lorsqu’un autre pointe sous les traits de la personne aimée. L’incompréhension pointe le nez et souligne les différences entre les amoureux et la vanité de tous les sacrifices effectués.

    Première rencontre plutôt agréable avec Antonio Munoz Molina n attendant de mieux le découvrir.

    OK.

  • Hedda Gabler – Henrik Ibsen

    Hedda Gabler by Henrik Ibsen.jpgIl suffit de lire Hedda Gabler pour comprendre pourquoi Henrik Ibsen est adulé des passionnés de théâtre. Ecrite en 1890, cette pièce qui fait partie des chefs d’œuvres du dramaturge norvégien est étonnamment moderne et conserve un réel pouvoir d’attraction.

    Hedda Gabler, fille d’un illustre général, a épousé le médiocre Jorgen Tesman, un obscur aspirant au poste de professeur d’université plutôt qu’Ejlert Lovborg son ancien amant plutôt porté sur la bouteille. Elle s’ennuie avec Jorgen alors qu’il se dit que ce fêtard d’Eljert est sur le point de publier un chef d’œuvre, aidé par Théa, une ancienne camarade de pension sans grand relief d’Hedda. Voici que cette dernière, jalouse, ne rêve plus que de détacher Eljert de Théa et finit par précipiter la chute de son ancien amant et la sienne par la même occasion.

    La pièce est construite autour de cette figure féminine centrale autour de laquelle gravite tous les autres personnages. Hedda est fascinante. C’est une bombe à retardement qui finit par exploser et emporter presque tout dans son cadre, consommée par la jalousie, l’envie et l’ennui. Devant la faillite de ses rêves inassouvis de luxe et de grandeur, se sentant piégée dans un quotidien morne, elle se révèle manipulatrice, rusée et fatale pour ceux qui entravent ses désirs. C’est un personnage tragique qui souffre d’une profonde désillusion.

    Bien que courte – en quatre actes – la pièce est dynamique et expose avec beaucoup de force les tensions entre les différents personnages sans pour autant tout céder à l’action, à des effets de scène ou sacrifier la psychologie des personnages. Alors qu’Henrik Ibsen n’abuse pas de longues tirades, ces derniers arrivent à être développés, contrastés - Hedda aime t-elle vraiment Eljert ? - et à se révéler comme les symptômes d’une société malade.

    A lire. Même pour ceux qui lisent peu de pièces de théâtre comme moi.

  • Le jeu des ombres – Louise Erdrich

    9782226243072g.jpgLe jeu des ombres, c’est le récit de la putréfaction d’un couple, jusqu’à sa désintégration finale. Dès les premières pages du roman, le stade avancé de la gangrène au sein de ce couple est exposé. Irène n’aime plus son mari. Elle veut divorcer, s’en aller avec leurs trois enfants, échapper à un univers singulier, refermé sur lui-même, qui l’étouffe. Elle a envie d’autre chose quand Gil, lui, aimerait figer leur vie telle qu’elle est, telle qu’ils l’ont construite. Lui aime encore Irène, pire il en a cruellement besoin. En tant que peintre, sa femme est en effet presque son unique sujet, en tout cas son sujet préféré, celui qui l’a rendu célèbre. Pressentant qu’Irène est en train de lui échapper, Gilles devient jaloux, de manière obsessionnelle, s’accroche désespérément au passé, avec de pathétiques tentatives de le ressusciter. Irène, elle, boit de plus en plus, se recroqueville sur elle-même, sur la possibilité de partir et sur sa colère envers Gil.

    Louise Erdrich fouille méticuleusement la décomposition de ce couple et décrypte avec finesse ces maux qui l’empoisonnent. La volonté de posséder l’autre, de l’utiliser, de l’exploiter, la jalousie, les doutes sur l’autre, l’adultère, les conflits concernant les enfants, leur éducation, leur évolution, leurs influences, la violation de l’intimité de l’autre, l’irruption de tiers entre le mari et la femme, le chantage aux enfants, le recours au thérapeute, le maintien de certaines apparences, rien n’est éludé dans le roman. Au contraire, Louise Erdrich n’hésite pas à montrer l’envers et le tréfonds de ce couple, à souligner le sabotage à l’œuvre, la lente destruction des cœurs, l’installation de la peur, de la haine et de la violence qui vont jusqu’à consumer en partie les enfants du couple. C’est donc une lente mais irréversible mécanique de l’implosion qui bouleverse le lecteur, le saisit, le violente par la puissance des sentiments, l’atmosphère étouffante et putride.

    Le récit est habilement mené par Louise Erdrich à partir d’une inspiration initiale : une triple narration. Dès l’incipit du roman, Irène a découvert que Gil lit son journal intime et décide donc d’avoir deux agendas. Le carnet rouge original désormais rédigé à l’intention de Gil, utilisé pour le manipuler, se venger, évacuer son ressentiment, dans lequel elle n’hésite pas à s’inventer des amants, voire pire... Un nouveau carnet bleu qui constitue le véritable recueil de ses réflexions intimes, sur son couple, son mariage, sa vie et son entreprise de manipulation au détriment de Gil. Ces deux carnets sont dépassés par un troisième récit omniscient qui permet au livre de ne pas être coincé dans un artifice littéraire. Louise Erdrich est virtuose, navigant entre ces trois narrations, alternant les émotions extrêmes, émaillant son récit de scènes d’une grande puissance qui happent le lecteur, fasciné.

    Au-delà du couple, à travers ce roman, Louise Erdrich évoque également la question indienne. D’origine indienne elle-même, elle en fait un sujet de fond, omniprésent. La question identitaire est posée à travers la peinture de Gil, mais aussi avec la thèse qu’Irène prépare sur le peintre des indiens d’Amérique Georges Catlin, ainsi que par le biais de la mini quête identitaire de Riehl, la jeune fille du couple. En filigrane, Louise Erdrich s’interroge sur l’art indien mais aussi sur ce que signifie être indien d’Amérique aujourd’hui. Quelle place pour cette culture, cette mémoire douloureuse, ces récits et ces ancêtres qui demeurent suspendus, dans la mémoire de leurs descendants.

     Puissant, dur, sombre.

    A lire.