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jeunesse

  • Yanvalou pour Charlie – Lyonel Trouillot

    XXX.jpgMathurin est un avocat cynique d’âge intermédiaire de Port-au-prince en Haiti. Ambitieux, habile et lucide, Mathurin se fraie un passage à coups de coudes si nécessaire dans la jungle du monde des affaires et dans la vie en général. C’est un homme dur qui n’hésite pas à profiter des failles du système pour atteindre ses objectifs. Le regard qu’il jette sur ses collègues de travail et sur le propriétaire du cabinet pour lequel il travaille en dit long sur le type d’homme qu’il est. Prédateur tapi dans l’ombre, il connaît les règles du jeu et après avoir réussi à asseoir sa position, il attend son heure pour encore franchir une étape de la réussite telle qu’il la définit. Peu importe si le prix à payer pour son accomplissement présent est une certaine solitude, une sécheresse de l’esprit et du cœur et surtout un abîme d’oubli.

    La première partie du livre de Lyonel Trouillot est captivante. La voix lucide et désabusée de Mathurin dévoile au lecteur les mécanismes de scène de la survie en milieu urbain d’une métropole du quart-monde. Voici les intrigues, les jeux de pouvoir, d’argent, d’intérêt, de sexe, d’apparences et d’ambitions auxquels participe Mathurin pour aller encore plus haut dans la hiérarchie sociale. A l’entendre raconter ainsi cette lutte féroce, détaché mais en verve, qui pourrait croire que derrière Mathurin, se cache Dieutor ? Qui ? Dieutor, ce jeune homme issu d’un village misérable du fin fond d’Haiti qui passait son temps à mal jouer de la guitare, à se promener dans le cimetière et à flirter avec Anna la future institutrice du village. Dieutor, le jeune homme marqué par une malheureuse histoire familiale, que la peine et l’ambition ont conduit à la fuite et ont transformé en Mathurin.

    « Un trop long sacrifice peut transformer le cœur en pierre » a écrit W.B. Yeats. Pourtant Dieutor n’a pas complètement disparu derrière Mathurin et c’est l’irruption dans sa vie de Charlie, un jeune homme qui provient du même village que lui qui va le démontrer. Sans doute n’est-il pas complètement possible d’échapper à son passé. C’est en tout cas ce que réalise Mathurin en voyant débarquer cet adolescent pauvre et désœuvré au beau milieu de son existence si calibrée. Retour à la case départ. Avec Charlie, c’est tout le village, tous les souvenirs qui remontent à la surface et forcent Mathurin à un retour aux sources et à un dialogue avec Dieutor - ils ont des comptes à régler l’un avec l’autre.

    Roman de la mémoire et de l’identité, Yanvalou pour Charlie devient chronique de la misère à Haïti quand la voix de Mathurin-Dieutor fait place à celle de Charlie, plus agressive, plus empreinte d’énergie mais aussi de désespoir. Charlie c’est le choc du retour à la vraie vie, loin de l’univers climatisé qu’essaie de créer Mathurin. Orphelin, Charlie est parti du village, a transité par un centre d’accueil tenu par un religieux avant de plonger dans la petite délinquance. Son itinéraire sinueux est marqué par la pauvreté, la galère en même temps que par la débrouillardise et l’amitié avec ses compères de malheur. Les pathétiques aventures de Charlie qui ont fini par mal tourner montrent à Mathurin ce qui aurait pu arriver à Dieutor. Du coup, il franchit la barrière des nantis pour repasser de l’autre côté. Il sait qu’il va être obligé de se salir les mains, d’aller au contact d’une jeunesse perdue, livrée à elle-même, dans une situation misérable. Au nom du passé, de Dieutor, il rétropédale.

     Roman sombre et tragique, Yanvalou pour Charlie, est une œuvre captivante qui marque par la force de ses voix. La plongée dans la misère de la jeunesse haitienne et  dans le cynique univers de ses classes dominantes est intelligemment mêlée à une réflexion sur l’identité et la mémoire.

    Bien.

    Prix Wepler 2009

  • Azima la rouge - Aymeric Patricot

    azima.jpgHistoires de cités, de banlieues, personnages à la dérive en milieu urbain et sauvage. Dans ces pages se promènent : un caissier obsédé par son physique, un paumé déclassé qui cherche à se faire aimer en colportant des rumeurs, un prof perdu devant sa propre impuissance, sa lâcheté face à la violence de son environnement, une surveillante aux sentiments ambivalents devant le désir brutal et violent des jeunes à son égard. Surtout, il y a Azima et son frère, deux personnalités opposées qui entretiennent une étrange relation. Le frère est un austère, rigide, excessivement moral et très louche, alors qu’Azima, centre du livre, est un point lumineux autour duquel tout et tous tournent. Cette fille rêveuse, positive, entre la naïveté et le renoncement à la noirceur du monde, est le centre vers lequel tout converge. Comment peut-elle résister, être épargnée par toute l’obscurité autour d’elle, le mal banal et poisseux qui va pourtant finir par l’attirer dans sa périphérie ?

    Aymeric Patricot veut-il écrire un livre sur la banlieue, sur les drames qui s’y déroulent, sur les jeunes plongés dans cet environnement ? Il n’y arrive que partiellement, malgré une expérience terrain que révèle sa biographie et un certain talent pour faire entendre les voix et créer des personnages. En fait, ce livre présente une dose trop élevée d’angélisme et d’esthétisation qui saute immédiatement aux yeux. La sublimation des personnages et du décor ne sied pas vraiment au propos. Le livre parle de la banlieue, des tournantes, de la violence, de la rage, de la misère et pourtant on ne sent rien, on n’éprouve rien, les phrases glissent, les personnages avancent et nos viscères sont tranquilles, immobiles, notre réflexion éteinte. Pas question de réclamer de la crudité et de l’obscène, ce n'est pas obligatoire, mais force est de reconnaître un décalage entre la brutalité du réel et la fadeur de ce livre. Le défaut de crédibilité de certaines situations, l'irréalité de certaines réactions font vite sentir en fait qu’Aymeric Patricot observe les personnages, leur réalité de loin, qu’il peut les approcher, mais qu’il n’est pas en eux, qu’il n’est pas eux. Ce décalage entre des voix des personnages censées être intérieures et leur perception ressentie comme totalement extérieure est néfaste.

    Azima n’apparaît pas fascinante, ange au milieu des ténèbres, elle est tout simplement irréelle et les sentiments sont de fait aux abonnés absents. Dommage.

    Transparent.

  • Aimez vous Brahms ? - Françoise Sagan

    brahms.jpgPaule et Roger ont une relation libre, couple ultra-moderne durant des années placées sous la chape de la morale bourgeoise. Chacun peut avoir le partenaire qu'il veut sans que cela n'entrave leur amour. C'est ce qu'ils veulent faire croire, seulement Roger est le seul qui profite de cette règle. Alors avec le temps qui passe, Paule commence à se sentir seule, de plus en plus vieille, souvent abandonnée. Elle commence à être fatiguée de cette relation hors des sentiers battus, lasse de toujours attendre cet homme.

    C'est le moment idéal pour l'apparition de Simon, jeune homme dilettante, fils d'une cliente fortunée de Paule, qui s'éprend follement de cette dernière. Ce jeune passionné fait fi de la différence d'âge, de condition et entraîne Paule dans une histoire dans laquelle elle se sent rajeunir, revivre, placée au centre de toute l'attention, de toute la vie du jeune homme. Mais tout cela n'est-il pas juste une réminiscence de la jeunesse ? Une fugue loin de ce qui apparait comme son destin, mais aussi son choix, c'est à dire Roger ? N'est ce pas simplement une façon de montrer à Roger qu'elle a besoin de lui autrement, dans une autre relation ? Que les choses doivent changer ? Et peut-elle vraiment oublier la différence d'âge avec Simon ?

    Il y a dans ce livre, ce ton frais, ce style simple et direct de Françoise Sagan qui donne une certaine innocence, un regard jeune, mélancolique et un peu torturé sur les thèmes de l'amour, du temps qui passe, du couple. Françoise Sagan traite de l'amour juvénile fou, de l'amour libre, de la jalousie, de l'amour malgré les différences, avec une spontanéité plaisante. Elle parle aussi de solitude pour chacun de ses personnages qui mettent pourtant l'amour au cœur de leurs existences. C'est peut-être ça le petit miracle du livre alors que la tentation de la bluette sans intérêt et de l'eau de rose rôde: montrer le lien étroit entre l'amour et la solitude de manière simple. Il y a aussi cette magie du titre et un bon final, des personnages envahis par leurs sentiments et une ambiance légère qui enrobe des assauts de profonde lucidité ainsi que des questionnements existentiels qui ont la force et la naïveté de la jeunesse.

    Facile et simple mais bon quand même.