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justice

  • Viol, une histoire d’amour – Joyce Carol Oates

    viol - une histoire d'amour.jpgLe 4 juillet, fête d’indépendance des Etats-Unis dans la petite ville de Niagara Falls, Tina Maguire, une trentenaire divorcée, rentre avec Bethie sa fille de treize ans d’une fête un peu arrosée. Pour rentrer plus vite, elles passent par le parc de Rocky Point en plein milieu de la nuit. Mauvais choix. Leur vie est changée à tout jamais. Plus rien ne sera pareil après car Tina subit un viol collectif sous les yeux de sa fille et est laissée pour morte dans un hangar à bateaux situé dans le parc. Les agresseurs ? De petites frappes de la ville sous l’emprise de la drogue à ce moment-là et que Tina connait. Voilà comment deux vies sont détruites.

    Ce récit de Joyce Carol Oates est extrêmement puissant. Il prend le lecteur aux tripes dès les premières lignes et ne le lâche plus jusqu’à la fin. Il raconte à travers des scènes étouffantes, tout long de chapitres incisifs, dans un style direct et préservé de tout excès ou de pathos, une tragédie aux multiples tenants. Le livre est parfois d’une dureté difficile à soutenir, brut, dans l’épure. Il interpelle autant le lecteur que les personnages sur ce drame qu’ils vivent et sur l’impact qu’il a sur leurs corps, leurs psychismes et leurs vies. On est au plus près des personnages, immergés dans le poisseux de ce viol et de ses suites, de ses conséquences.  

    Joyce Carol Oates ne s’en tient pas uniquement au viol et aux traumatismes qui y sont liés. Elle interroge le regard de la société sur ce crime et sur la liberté des femmes. C’est ainsi qu’à son procès, Tina Maguire est victime de sa réputation : une femme attirante, mère mais libre, qui aime les hommes n’est-elle pas un peu coupable de ce qui lui est arrivé ? Le poids du cadre du drame prend ainsi un peu plus d’importance. Dans cette petite ville de l’Amérique profonde, il n’est peut-être pas si facile d’être une femme comme Tina Maguire. Tout comme il n’est pas si facile de manquer de moyens. Ce que comprennent ses agresseurs qui s’offrent le meilleur avocat, à prix exorbitant, pour s’assurer d’être acquitté par cette justice quasiment à deux vitesses que Joyce Carol Oates pointe du doigt.

    La critique de la société américaine est féroce en même temps que Joyce Carol Oates démontre une maîtrise de la narration. Elle n’hésite pas à parfois pencher du côté du polar dans le style, dans la conduite de son intrigue et dans son dénouement pour emporter son lecteur. Elle ne laisse pas vraiment la parole à ses personnages mais c’est pour mieux suggérer l’indicible et appréhender l’épreuve du viol. Le titre, provocateur, est aussi révélateur de la volonté critique de Joyce Carol Oates tout comme de la noirceur du roman qui n’épargne rien au lecteur.

    Dur, maîtrisé, efficace. Très bien.

  • Corpus Delicti, un procès – Juli Zeh

    CD zeh.jpgDans un futur proche (2057), la société est régie par un régime totalitaire du nom de la Méthode. Son crédo ? La préservation de la santé à tout prix et donc un hygiénisme absolutiste qui redéfinit totalement le concept des libertés. Comment s’opposer à une dictature qui ne veut que votre bien, pensant avant tout à prolonger votre vie ? Tant pis si cela veut dire que nos droits sont restreints, si nous sommes constamment sous une surveillance qui se veut surtout médicale, si toute notre existence est strictement régulée et encadrée afin que nos constantes de santé soient optimales. Plus question de prendre des risques qui nuisent à sa propre santé, ni à plus forte raison à celle des autres. Adieu bien sûr le tabac, alcool, les excès en tout genre, mais pas seulement…Après tout avez-vous vraiment envie de tomber malade ?

    Comme dans toute dystopie qui se respecte, puisque c’en est une, il existe une résistance à la Méthode, qui s’appelle ici le DAM, le mouvement du droit à la maladie. C’est la résistance à cette dictature que Juli Zeh met en scène par l’intermédiaire de son héroïne principale Mia. Cette dernière dont le frère s’est suicidé en prison devient le symbole de cette résistance d’abord à insu, puis volontairement. Elle refuse de se plier à la Méthode, d’envoyer ses comptes rendus de sommeil, d’activité physique, etc. Son frère accusé de meurtre s’est farouchement proclamé innocent en dépit des preuves brandies par la machine judiciaire de la Méthode. Et si le moyen de faire tomber la Méthode consistait à montrer sa faillibilité ? Justement, il se trouve que le frère de Mia a été malade…

    Juli Zeh reprend les codes classiques de la science-fiction et de la dystopie dans le domaine de la santé. Cette dictature hygiéniste est bien entendu un moyen de critiquer le penchant hygiéniste qui peut menacer nos sociétés à la recherche d’un idéal sanitaire et humain, d’une perfection corporelle qui semble relever de la fiction (ou de l’utopie). C’est un avertissement par rapport aux promesses que peuvent laisser entrevoir les progrès récents de la médecine, à travers la génétique mais aussi le numérique avec le big data. Quelles libertés sommes-nous prêts à troquer contre une meilleure santé ? Le mérite du livre est de rappeler que cette aspiration à une meilleure santé peut être exploitée par des forces idéologiques totalitaires pour dessiner un paradis factice dont le tribut à payer est bien trop lourd.

    Intéressant dans son propos, Corpus Delicti se veut aussi original dans sa forme. Juli zeh, juriste de formation, a choisi de développer son roman sous l’angle du droit et de dérouler donc le procès de Mia ainsi que l’indique le titre du livre. Celui-ci constitue l’essentiel du roman, même s’il est entrecoupé de souvenirs de Mia ou de scènes dans son appartement où celle-ci échange avec différents protagonistes. Si cet angle donne une certaine spécificité au livre par rapport à d’autres illustres dystopies, il constitue une de ses faiblesses. Le livre est ainsi beaucoup trop théâtral et dans une logique de démonstration par rapport à la faillibilité de la méthode. Ce « mode prétoire » finit par donner une certaine lourdeur à la narration et un côté plutôt bavard qui peut être agaçant sinon faire paraître l’ensemble un peu long.

    Juli Zeh ne cède pas pour autant entièrement à la tentation du roman à thèse. Son livre est également tourné vers la relation frère et sœur et le deuil difficile que doit faire Mia. Il est dommage que ce thème du deuil tout comme l’humour que s’attache à déployer l’auteur allemand pâtissent de l’artifice de « la fiancée idéale », une amie imaginaire avec qui Mia ne cesse de dialoguer. Les personnages secondaires, eux permettent d’intégrer d’autres problématiques comme les liens entre la sphère médiatique et le monde judiciaire, mais se montrent finalement assez fades. Reste malgré tout la pirouette qui démontre la faillibilité de la méthode qui est plutôt réussie et qui n’est pas sans rappeler celle de Minority Report.

    Au final, un livre assez intelligent sur une dystopie hygiéniste, handicapé par son exécution littéraire qui le fait paraître lourd, long, bavard et désincarné par moments.

    Je m’attendais à mieux.

  • Arrêtez-moi là – Iain Levinson

    arretez-moi_la.jpgCa aurait dû être une course comme une autre pour Jeff Sutton, 36 ans, chauffeur de taxi à Dallas. Transporter une femme depuis l’aéroport jusqu’à son domicile pour la fin de son service et puis rentrer chez lui. Seulement voilà, la femme n’a pas assez de monnaie et doit entrer chez elle en prendre à l’étage. Pendant ce temps, elle autorise Jeff à utiliser les toilettes du rez-de-chaussée. C’est à ce moment-là que les choses basculent. En attendant que la femme redescende, Jeff, qui a été poseur de fenêtres dans le passé, a le malheur de s’intéresser à une des fenêtres du rez-de-chaussée, de la manipuler et d’y laisser ses empreintes. Le lendemain, la police vient le chercher à son domicile et lui apprend qu’il est accusé de l’enlèvement de la jeune fille de cette femme. La faute aux empreintes sur la fenêtre. Mais aussi au fait que Jeff a nettoyé sa voiture à la vapeur pour effacer les traces de vomi de deux adolescentes ivres qu’il a charitablement transporté gratuitement alors qu’il clôturait son service. Alors que ce devrait être, somme toute chose aisée pour Jeff de se sortir de cette galère, tout s’enchaîne au contraire dans le mauvais sens.  

    Avec arrêtez-moi là, Iain Levinson livre une critique virulente du système judiciaire américain. Pour cela, il est sans pitié avec Jeff, son personnage principal. C’est une véritable descente aux enfers qui accable le pauvre chauffeur de taxi qui découvre une réalité atroce, bien éloignée de celle du tube cathodique – et des séries -auquel il ne cesse de faire référence. La réalité est en fait bien plus dure, plus atroce et plus absurde qu’à la télévision. Alors qu’il encourt potentiellement la peine de mort, l’enquête est bâclée par les policiers, son avocat commis d’office s’avère peu impliqué dans sa défense et moyennement compétent et presque rien ne concourt à enrayer l’impitoyable machine judiciaire. Il faut dire que ça semble arranger un peu tout le monde que Jeff soit le coupable. Tant pis si un innocent y passe, s’il se retrouve broyé, brisé, concassé par cette mécanique folle.

    Arrêtez-moi là dénonce un système transformé en spectacle. La critique d’Iain Levinson est large et n’hésite pas à inclure les media qui jouent un rôle non négligeable dans ce cirque. Leur rôle est pernicieux aussi bien en amont que lors du procès, mais également après, surtout en cas d’erreur judiciaire. Ils contribuent à monter un cyclone au centre duquel est jeté un bouc émissaire dont l’innocence et l’existence comptent bien peu au final. L’auteur américano-écossais s’attaque aussi à l’univers carcéral qui n’est pas seulement l’issue putative du procès mais est intégré au système et condamne le prévenu désargenté à y séjourner et donc à se frotter à une réalité complètement autre et très effrayante.

    Ce n’est pas un hasard non plus si Jeff Sutton, la victime de toute cette affaire, est un membre de la classe moyenne basse, paupérisée, des Etats-Unis. Il permet à Iain Levinson de continuer le portrait acide qu’il fait d’une Amérique qui tombe, depuis son premier livre. C’est cette Amérique-là, qui a du mal à joindre les deux bouts, qui est empêtrée dans une certaine misère économique mais aussi sociale et humaine, qui est la victime d’un système judiciaire qui fait aussi la part belle à l’argent.  En effet, vaut mieux être riche pour pouvoir se payer un bon avocat, la caution, etc. sinon attention à la chute…  

    Librement inspiré d’un faits divers, Arrêtez-moi là est un livre qui ne rechigne pas à l’humour noir. Iain Levinson est un auteur au style énergique et direct qui sait être drôle et acide, sans pour autant que sa charge contre le système judiciaire et médiatique ne perde en pertinence et son propos en lucidité.

    Très bon.