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langage

  • Black Bazar – Alain Mabanckou

    black-bazar.jpgAprès Verre cassé, les retrouvailles avec Alain Mabanckou sont plaisantes avec ce Black Bazar. Pour l’histoire, il s’agit des aventures du fessologue, un immigré congolais de Paris qui se retrouve à coucher sur le papier ses états d’âme, suite à son cocufiage et au départ de sa femme qui a emporté avec elle leur fille putative. Née en France, cette femme a accepté de partir vivre au Congo, suivant là-bas son amant et prétendu cousin qui ne séjournait ici que par intermittences. Cette histoire n’est qu’un prétexte pour que le fessologue nous raconte sa vie, enchaîne les anecdotes et les portraits de personnages qui meublent sa vie parisienne.

    Nous ne sommes pas très loin de Verre Cassé avec lequel Black Bazar a plusieurs similitudes. Il y a d’abord ces histoires de cocufiage et de départ de femme qui ont une certaine proximité entre elles. Ensuite, le processus d’écriture entamé par le fessologue suite à ce choc n’est également pas très éloigné de celui du personnage principal de verre cassé. Dans les deux livres, la place d’un bistrot, les innombrables conversations qui s’y déroulent, les histoires et les portrait de ses habitués, est plutôt centrale. Ces parallèles méritent d’être mis en évidence même si l’histoire de Black Bazar a un autre contexte.

    En effet, loin du Congo, malgré tout très présent dans le livre, le cœur de Black Bazar est à Paris, auprès du petit peuple d’immigrés (ou pas) africains et de leur zone de prédilection localisée entre autres dans le 10ème et le 18ème arrondissement de Paris. C’est une population bigarrée à laquelle le fessologue appartient bien qu’il jette par moments, un regard extérieur sur elle. Cette plongée relativement insolite, dans un Paris noir a bien entendu un climat et une ambiance singuliers. Entre les célèbres sapeurs de la dite « Société des ambianceurs et des personnes élégantes », les fêtes à la façon du pays, les histoires plus ou moins joyeuses d’immigrés fraîchement débarqués et encore naïfs, les obsessions des femmes callipyges, on nage souvent dans le cliché ou dans le choix du trait le plus forcé par le romancier congolais. C’est un peu surfait, excessif par moments même si cela correspond à une certaine réalité et à une ambition humoristique d’Alain Mabanckou.

    De toutes façons, la force et l’intérêt de Black Bazar ne résident pas vraiment dans son intrigue, assez lâche, ni dans l’investigation des milieux africains de Paris, sans doute volontairement biaisée, mais assurément dans la langue. Chose déjà remarquée et soulignée à propos de verre cassé d’ailleurs. Il y a un réel plaisir de la langue chez Alain Mabanckou. Son verbe plein d’énergie et de verve est une tentative d’approche de l’oralité et de la langue populaire des pays d’Afrique noire francophone. C’est ce rythme mais aussi l’inventivité, la couleur de cette langue qui plaisent tant à ses lecteurs. Il truffe effectivement ses phrases de citations connues, de références littéraires ou autres archi-accessibles (Céline, Brassens, Trouyllot, etc.), détourne des expressions ressassées, bricole un assemblage léger et malicieux. C’est un pot-pourri parfois facile mais globalement réussi qui amuse le lecteur.

    La magie de la langue avant tout donc, au-delà du propos, même si à travers les monologues du fessologue ou encore de l’Arabe du coin, d’Hippocrate le voisin, Alain Mabanckou fait fi du politiquement correct et donne quelques (gentils) coups de patte. Rien de bien violent, ni de très profond ou très poussé, surtout des allusions, bien souvent avec une teinte d’humour, sur la traite des Noirs par les Arabes, les bienfaits de la colonisation, les racismes, les situations politiques et l’état des pays de l’Afrique subsaharienne francophone, les chinois et les Pakistanais.

    En résumé, un avis nuancé sur ce livre dont le plaisir de lecture ne se dément pas malgré les remarques (bémols) ci-dessus.

  • Glyphe – Percival Everett

    Glyphe.jpgVoici un objet littéraire non identifié signé Percival Everett. Ralph, bébé de quelque mois à peine, est une curiosité. Prodige doté d’une intelligence exceptionnelle, il sait déjà lire, dévore une impressionnante quantité de livres et peut déjà communiquer par écrit. Imaginez l’état des parents confrontés au phénomène. Rien ne prédisposait cette peintre à la recherche d’un second souffle et cet universitaire sans grand relief à enfanter pareille exception. Comment ne pas en avoir peur comme le père ? Peut-on simplement l’aimer comme sa mère et ne pas voir en Ralph, un monstre de foire ou en tout cas un objet d’intérêt scientifique et militaire voire fanatique ?

    Avec cette histoire de bébé surdoué, Percival Everett écrit un livre multiple, dont la couche superficielle est une sorte de polar parodique. En effet, dès le moment où les extraordinaires capacités de Ralph sortent de son cadre familial, il devient l’enjeu de forces hétéroclites. Tout le monde en a après Ralph et c’est une suite sans fin de kidnappings et de courses poursuites qui s’enchaînent, le faisant passer de mains en mains peu bienveillantes. C’est le fil conducteur du roman. Au début, il séduit par son côté complètement loufoque et série Z. La suite d’enlèvements de Ralph est à proprement parler rocambolesque et ses aventures sont peuplées de personnages ahuris et grand guignolesques : ça va de la psychologue aigrie, hystérique et assoiffée de gloire scientifique au caricatural haut gradé militaire à la tête d’un service de renseignement ultra secret, en passant par un couple d’immigrés qui n’arrivent pas à avoir d’enfants ou un prêtre à la libido inquiétante. Tout ça est d’un burlesque qui se moque allègrement des codes du genre mais finit tout de même par lasser le lecteur.

    Cette intrigue est néanmoins nécessaire pour rendre digeste un ouvrage qui fourmille de références en tout genre. Pour illustrer le génie du petit Ralph d’abord et aussi pour nourrir une charge somme toute virulente envers une certaine forme de savoir, Percival Everett n’hésite pas en effet à abreuver le lecteur de toutes sortes de citations, pensées, explications, équations, etc. Ainsi, les notes de bas de page prolifèrent et asphyxient le lecteur et l’ouvrage dans une gangue philosophico, sémantico, scientifique. Un galimatias omniprésent et harassant à la longue, qui confère au livre une lourdeur et une pénibilité dommageables à son propos de fond pertinent et hautement corrosif.

    Car ce que dénonce Percival Everett, ce dont il se moque à longueur du livre, c’est le savoir abscons, la fausse érudition, le discours hermétique de certains spécialistes et penseurs qui relève parfois de l’imposture et qui finit par être complètement détaché de toute réalité. Impertinent, l’auteur américain dénonce la bêtise de ceux qui sont parfois censé en savoir plus. Moqueur, il fait par exemple un portrait acide de Roland Barthes – qui en prend vraiment pour son grade - et égratigne plusieurs idoles citées çà et là, dans une note, au détour d’un discours,  d'un dialogue imaginaire etc. Eminent professeur de philosophie, Percival Everett sait de quoi il parle et s’attarde plus précisément tout au long du livre sur le langage. Il est symbolique à ce titre que Ralph refuse de parler malgré ses extraordinaires capacités. Il ne cesse de questionner le langage, ses fonctions et sa pratique, de le mettre à distance, de s’en méfier et de mettre à jour ses écueils. Il est malgré tout dommage, que le livre bascule parfois dans ce dont il fait la critique en paraissant pédant ou abscons dans certains passages.

    Réflexion riche, dense et impertinente sur le langage, critique sans fard de l’imposture intellectuelle et scientifique, Glyphe est un roman très original dans sa forme qui souffre malheureusement de défauts rédhibitoires. Lourd, parfois abscons, avec un loufoque en mode alternatif, il n’arrive pas vraiment à convaincre, ni à plaire malgré de louables intentions et s’étiole progressivement. Dommage quand on connaît les qualités de Percival Everett et quand on a lu son formidable effacement.

  • Apex ou le cache blessure – Colson Whitehead

    langage,mots,esclavage,publicité,mémoireLe personnage principal d’Apex est un consultant en nomenclature. En clair, le métier de cet afro américain d’âge mûr est de trouver le nom le plus adéquat aux produits. Apex, c’est par ailleurs son fait de gloire : un pansement multiculturel avec plusieurs coloris de peau. C’est surtout le début d’une dégringolade dont la porte de sortie est peut-être la mission qu’il accepte en indépendant pour son ancienne boîte de consulting : arbitrer le choix du patronyme de la petite ville imaginaire de Winthrop. Doit-elle garder ce nom lié à son histoire, accepter de devenir New Prospera selon les désirs du nouveau magnat qui y règne ou être rebaptisée autrement ?

    Apex est un livre bien plus intéressant que ne pourrait le laisser penser ses intrigues peu sexy et une entrée en matière manquant de souffle. Il faut progresser dans le récit et survoler quelques trous d’air pour pénétrer complètement la profondeur des thématiques exploitées par Colson Whitehead avec un angle de vue peu commun. Le métier de conseiller en nomenclature permet à Colson Whitehead d’initier une réflexion sur le pouvoir des mots par rapport aux choses. Il n’est pas anodin de nommer les choses, comme l’avait perçu Camus qui affirmait que "mal nommer les choses, c’est ajouter au malheur du monde".

    Colson Whitehead penche sensiblement pour une réflexion sur le langage par rapport à la publicité et au commerce, se montrant très contemporain et aux prises avec notre monde dominé par l’économie et le business, lorsqu’il aborde notamment l’histoire personnelle de son personnage principal. Le destin tragico-comique de ce dernier en dit long sur la bouffonnerie de la publicité, la comédie du monde professionnel qui l’accompagne et une certaine médiocrité ambiante. La chute du personnage principal, intimement liée à sa réussite et à Apex, est un comble d’ironie parfaitement maîtrisée.

    Le livre est également axé sur le langage, la mémoire et l’histoire dans une dimension plus classique donc, lorsque le récit est recentré sur la mission de renommer ou non le village de Winthrop. L’histoire de la création de cette bourgade est déroulée, et avec elle quelque chose de l’Amérique profonde. Celle d’hier et celle d’aujourd’hui. L’Amérique esclavagiste et l’Amérique prospère. La nomenclature n’est pas anodine, la mémoire de ce village cache un secret. Oui mais l’Amérique a toujours vénéré le succès, la modernité, alors pourquoi pas New Prospera comme patronyme ? Tout un symbole si comme Bergson nous croyons que "Nous ne voyons pas les choses mêmes ; nous nous bornons, le plus souvent, à lire des étiquettes collées sur elles".

    Les deux axes de la réflexion sur le langage s'entremêlent, renvoyant l'un à l'autre. Il est aussi question de mémoire et d'histoire lorsque la publicité s'empare du langage pour nous vendre un produit tout comme l'histoire de Winthrop est modifiée hier par un produit - le fil de fer barbelé - et la prospérité qui l'accompagne tout comme elle peut l'être aujourd'hui à l'heure de changer de nom. Tout cela fait écho à l'histoire personnelle du personnage principal qui est à un carrefour de son existence. Il peut tout reprendre comme avant, adhérer sans réserves à ce qu'il était, à l'époque et à ses valeurs ou entrevoir, essayer autre chose. Il est à un tournant tout comme la ville de Winthrop.

    Colson Whitehead n’est pas forcément aussi drôle que le dit la quatrième de couverture, mais il est habile comme romancier. Sa manière d’aborder la question noire à travers le pansement multiculturel et l’histoire de la ville de Winthrop par exemple est un témoignage des parallèles, liens et jeux subtils qui lui ont permis de donner une réelle épaisseur à son roman. S’il manque un quelque chose de difficile à déterminer dans l’alchimie d'Apex pour en faire une pièce maîtresse, Il n’en demeure pas moins un livre intelligent, teinté d’ironie, construit avec talent et peu commun.

    A découvrir.