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langage

  • Le garçon qui voulait dormir – Aharon Applefeld

    Applefeld.jpgIl y a un peu, voire beaucoup d’Aharon Applefeld dans ce garçon qui voulait dormir. L’histoire de l’auteur Israélien est célèbre. Enfui d’un camp de déportation, il a erré dans la forêt – épisode qui lui a inspiré le beau Tsili – avant de transiter par l’Italie et de rejoindre la future Israël. Comme le garçon qui voulait dormir que nous commençons à suivre lors de son étape italienne. A travers lui, Aharon Applefeld raconte le difficile retour à la vie des déportés. A peine sortis du cauchemar, ces derniers doivent penser à renaître, à se reconstruire alors que les fantômes du passé sont bien présents. Comment recommencer à vivre et quelle vie ? C’est l’interrogation fondamentale à laquelle ils sont confrontés.

    Pourquoi ne pas s’enrôler avec les jeunes de l’agence juive ? C’est le destin que choisit Erwin, le garçon qui ne voulait pas dormir. Ce choix n’est pas anodin. L’agence juive, c’est le pari d’une reconstruction physique et d’une réappropriation du corps meurtri et martyrisé à travers une préparation militaire. C’est donc aussi logiquement le choix de migrer vers la Palestine et la future Israël, d’aller se battre pour protéger les colons et participer à l’avènement du nouvel état. Enfin, c’est l’apprentissage d’une nouvelle langue, l’hébreu, et le renoncement à celles qu’il parlait jusque-là, l’allemand ou au Yiddish. Les aventures d’Erwin avec l’agence juive bouleversent lentement son existence qui bascule une fois de plus lorsqu’il est blessé au combat. Au-delà de la destinée de ce jeune homme qui se révèle de plus en plus passionnante au fil des pages et qui est symbolique d’une trajectoire vers la terre promise, c’est son aventure intérieure qui est placée au cœur du livre d’Aharon Applefeld.

    Depuis son retour de déportation Erwin ne cesse de dormir, souvent plongé dans un sommeil profond qui est en fait le lieu de son combat intérieur pour préserver sa mémoire et son identité face au traumatisme qu’il a vécu pendant la guerre et ceux qui viennent s’y greffer avec son enrôlement dans l’agence juive. Dormir, souvent, longtemps, si possible. Pour aller vers l’essentiel, retrouver en songe ses parents, vivre et discuter avec eux, les découvrir, les embrasser pleinement, les garder vivants. Pour se connecter au passé et atteindre une vérité sur lui-même afin d’éclairer son existence. Ces pages oniriques, un peu hallucinées, parfois brumeuses, arrivent par moments à être d’une grande justesse mais aussi d’une profonde tristesse. La shoah n’est jamais directement mentionnée même si elle est bien présente. Le sentiment de perte exsude des pages lorsque dans ses rêves notamment Erwin se focalise sur le combat pour acquérir une nouvelle langue et oublier celles du passé. C’est un processus violent : perdre une partie de soi-même, s’exiler un peu loin de son ancienne vie, renoncer à un outil désormais corrompu par la tragédie.

    En dépit de quelques passages un peu pâteux, le garçon qui voulait dormir est un livre atypique et profond sur la shoah, sur l’après déportation et aussi sur la naissance d’Israël.

  • Black Bazar – Alain Mabanckou

    black-bazar.jpgAprès Verre cassé, les retrouvailles avec Alain Mabanckou sont plaisantes avec ce Black Bazar. Pour l’histoire, il s’agit des aventures du fessologue, un immigré congolais de Paris qui se retrouve à coucher sur le papier ses états d’âme, suite à son cocufiage et au départ de sa femme qui a emporté avec elle leur fille putative. Née en France, cette femme a accepté de partir vivre au Congo, suivant là-bas son amant et prétendu cousin qui ne séjournait ici que par intermittences. Cette histoire n’est qu’un prétexte pour que le fessologue nous raconte sa vie, enchaîne les anecdotes et les portraits de personnages qui meublent sa vie parisienne.

    Nous ne sommes pas très loin de Verre Cassé avec lequel Black Bazar a plusieurs similitudes. Il y a d’abord ces histoires de cocufiage et de départ de femme qui ont une certaine proximité entre elles. Ensuite, le processus d’écriture entamé par le fessologue suite à ce choc n’est également pas très éloigné de celui du personnage principal de verre cassé. Dans les deux livres, la place d’un bistrot, les innombrables conversations qui s’y déroulent, les histoires et les portrait de ses habitués, est plutôt centrale. Ces parallèles méritent d’être mis en évidence même si l’histoire de Black Bazar a un autre contexte.

    En effet, loin du Congo, malgré tout très présent dans le livre, le cœur de Black Bazar est à Paris, auprès du petit peuple d’immigrés (ou pas) africains et de leur zone de prédilection localisée entre autres dans le 10ème et le 18ème arrondissement de Paris. C’est une population bigarrée à laquelle le fessologue appartient bien qu’il jette par moments, un regard extérieur sur elle. Cette plongée relativement insolite, dans un Paris noir a bien entendu un climat et une ambiance singuliers. Entre les célèbres sapeurs de la dite « Société des ambianceurs et des personnes élégantes », les fêtes à la façon du pays, les histoires plus ou moins joyeuses d’immigrés fraîchement débarqués et encore naïfs, les obsessions des femmes callipyges, on nage souvent dans le cliché ou dans le choix du trait le plus forcé par le romancier congolais. C’est un peu surfait, excessif par moments même si cela correspond à une certaine réalité et à une ambition humoristique d’Alain Mabanckou.

    De toutes façons, la force et l’intérêt de Black Bazar ne résident pas vraiment dans son intrigue, assez lâche, ni dans l’investigation des milieux africains de Paris, sans doute volontairement biaisée, mais assurément dans la langue. Chose déjà remarquée et soulignée à propos de verre cassé d’ailleurs. Il y a un réel plaisir de la langue chez Alain Mabanckou. Son verbe plein d’énergie et de verve est une tentative d’approche de l’oralité et de la langue populaire des pays d’Afrique noire francophone. C’est ce rythme mais aussi l’inventivité, la couleur de cette langue qui plaisent tant à ses lecteurs. Il truffe effectivement ses phrases de citations connues, de références littéraires ou autres archi-accessibles (Céline, Brassens, Trouyllot, etc.), détourne des expressions ressassées, bricole un assemblage léger et malicieux. C’est un pot-pourri parfois facile mais globalement réussi qui amuse le lecteur.

    La magie de la langue avant tout donc, au-delà du propos, même si à travers les monologues du fessologue ou encore de l’Arabe du coin, d’Hippocrate le voisin, Alain Mabanckou fait fi du politiquement correct et donne quelques (gentils) coups de patte. Rien de bien violent, ni de très profond ou très poussé, surtout des allusions, bien souvent avec une teinte d’humour, sur la traite des Noirs par les Arabes, les bienfaits de la colonisation, les racismes, les situations politiques et l’état des pays de l’Afrique subsaharienne francophone, les chinois et les Pakistanais.

    En résumé, un avis nuancé sur ce livre dont le plaisir de lecture ne se dément pas malgré les remarques (bémols) ci-dessus.

  • Glyphe – Percival Everett

    Glyphe.jpgVoici un objet littéraire non identifié signé Percival Everett. Ralph, bébé de quelque mois à peine, est une curiosité. Prodige doté d’une intelligence exceptionnelle, il sait déjà lire, dévore une impressionnante quantité de livres et peut déjà communiquer par écrit. Imaginez l’état des parents confrontés au phénomène. Rien ne prédisposait cette peintre à la recherche d’un second souffle et cet universitaire sans grand relief à enfanter pareille exception. Comment ne pas en avoir peur comme le père ? Peut-on simplement l’aimer comme sa mère et ne pas voir en Ralph, un monstre de foire ou en tout cas un objet d’intérêt scientifique et militaire voire fanatique ?

    Avec cette histoire de bébé surdoué, Percival Everett écrit un livre multiple, dont la couche superficielle est une sorte de polar parodique. En effet, dès le moment où les extraordinaires capacités de Ralph sortent de son cadre familial, il devient l’enjeu de forces hétéroclites. Tout le monde en a après Ralph et c’est une suite sans fin de kidnappings et de courses poursuites qui s’enchaînent, le faisant passer de mains en mains peu bienveillantes. C’est le fil conducteur du roman. Au début, il séduit par son côté complètement loufoque et série Z. La suite d’enlèvements de Ralph est à proprement parler rocambolesque et ses aventures sont peuplées de personnages ahuris et grand guignolesques : ça va de la psychologue aigrie, hystérique et assoiffée de gloire scientifique au caricatural haut gradé militaire à la tête d’un service de renseignement ultra secret, en passant par un couple d’immigrés qui n’arrivent pas à avoir d’enfants ou un prêtre à la libido inquiétante. Tout ça est d’un burlesque qui se moque allègrement des codes du genre mais finit tout de même par lasser le lecteur.

    Cette intrigue est néanmoins nécessaire pour rendre digeste un ouvrage qui fourmille de références en tout genre. Pour illustrer le génie du petit Ralph d’abord et aussi pour nourrir une charge somme toute virulente envers une certaine forme de savoir, Percival Everett n’hésite pas en effet à abreuver le lecteur de toutes sortes de citations, pensées, explications, équations, etc. Ainsi, les notes de bas de page prolifèrent et asphyxient le lecteur et l’ouvrage dans une gangue philosophico, sémantico, scientifique. Un galimatias omniprésent et harassant à la longue, qui confère au livre une lourdeur et une pénibilité dommageables à son propos de fond pertinent et hautement corrosif.

    Car ce que dénonce Percival Everett, ce dont il se moque à longueur du livre, c’est le savoir abscons, la fausse érudition, le discours hermétique de certains spécialistes et penseurs qui relève parfois de l’imposture et qui finit par être complètement détaché de toute réalité. Impertinent, l’auteur américain dénonce la bêtise de ceux qui sont parfois censé en savoir plus. Moqueur, il fait par exemple un portrait acide de Roland Barthes – qui en prend vraiment pour son grade - et égratigne plusieurs idoles citées çà et là, dans une note, au détour d’un discours,  d'un dialogue imaginaire etc. Eminent professeur de philosophie, Percival Everett sait de quoi il parle et s’attarde plus précisément tout au long du livre sur le langage. Il est symbolique à ce titre que Ralph refuse de parler malgré ses extraordinaires capacités. Il ne cesse de questionner le langage, ses fonctions et sa pratique, de le mettre à distance, de s’en méfier et de mettre à jour ses écueils. Il est malgré tout dommage, que le livre bascule parfois dans ce dont il fait la critique en paraissant pédant ou abscons dans certains passages.

    Réflexion riche, dense et impertinente sur le langage, critique sans fard de l’imposture intellectuelle et scientifique, Glyphe est un roman très original dans sa forme qui souffre malheureusement de défauts rédhibitoires. Lourd, parfois abscons, avec un loufoque en mode alternatif, il n’arrive pas vraiment à convaincre, ni à plaire malgré de louables intentions et s’étiole progressivement. Dommage quand on connaît les qualités de Percival Everett et quand on a lu son formidable effacement.