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libéralisme

  • Les mystères de la gauche : de l'idéal des Lumières au triomphe du capitalisme absolu – Jean-Claude Michea

    413C6hH3XEL__AA278_PIkin4,BottomRight,-49,22_AA300_SH20_OU08_.jpgSi ce n’est par paresse intellectuelle, qui peut encore utiliser les termes Gauche-Droite pour décrire un clivage majeur comme durant une bonne partie du XXème siècle ? Voilà bien longtemps qu’un auteur comme Edgar Morin, entre autres, a remis en cause la validité de tels mots comme grille de lecture de la réalité politique, doutant de ce qu’ils peuvent réellement englober et dire de la complexité socio-politico-économique actuelle. Oui mais alors que peut bien vouloir encore dire ce mot "Gauche" ? Et sous quel étendard est-on réellement placé lorsqu’on l’invoque ? Quelle alternative, quel autre mot pour désigner ceux qui aspirent aux valeurs de la gauche au sens Orwellien de la « common decency » ? Voici donc les questions auxquelles semble vouloir répondre Jean-Claude Michea à travers cet ouvrage qui creuse des théories établies de longue date par le penseur.

    Pour Jean-Claude Michea, la Gauche moderne s’est éloignée du socialisme originel pour devenir une idéologie de la modernité triomphante et donc du capitalisme tout puissant en se drapant dans les idées de liberté, de droit et de progrès. Oui, la thèse est audacieuse : la Gauche actuelle comme prolongement du libéralisme. Pour étayer son propos, le philosophe remonte aux origines de l’opposition Droite - Gauche et rappelle que la gauche n’était pas forcément synonyme de partisan du progrès et du sens de l’histoire. Quel est donc le problème avec la fusion de la Gauche avec cette idéologie ? Aujourd’hui, la Gauche se retrouve éloignée de tous ceux qui ne vont pas dans ce sens de l’histoire, de la modernisation à outrance et de ses valeurs (mobilité, transgression, ultra individualisme, etc.), tous ceux qui les remettent en question et tous ceux qui sont attachés à certaines traditions. Et ça en fait du monde !

    Or, demande Jean-Claude Michea avec cette critique de la Gauche, cette ode au progrès, accompagnée d’une idéologie de la totale liberté et de l’individualisme narcissique (le droit de faire ce que l’on veut), n'est-elle pas le lit de cet ultra libéralisme conquérant qui sape nos sociétés contemporaines ? Pour le philosophe, le problème est que la Gauche est partie intégrante d’un mouvement qui nie le socle du « vivre en commun » et de la « common decency », c’est à dire des structures d’appartenance et de transmission (famille, école, etc.), des limites symboliques,  une morale commune. Elle ne peut donc pas vraiment fédérer le mécontentement actuel d’une grande partie des populations de nos sociétés modernes et les traduire dans un mouvement à même d’infléchir le monde ultralibéral défendu et installé par certaines élites.

    Si le constat de Jean-Claude Michea sur la nature de la Gauche moderne et ses accointances avec l’ultra libéralisme dominant peut-être partagé et me semble assez juste, je ne suis pas sûr qu’il faille nécessairement minorer le mouvement réactionnaire qui s’accapare justement le mécontentement actuel des populations. Ainsi le fait de se positionner comme populiste m’apparaît également un peu gênant pour quelqu’un qui demande une redéfinition d’une notion comme la « Gauche ». N’est-ce pas là le lit d’autres accointances douteuses et le brouillage d’un constat pourtant clair et plutôt valide ? Pour reprendre Camus, mal nommer les choses est ajouter au malheur du monde, et s’il est certes nécessaire de clarifier les choses par rapport à la Gauche moderne et de trouver un nouveau langage dans lequel se reconnaissent et derrière lequel se rassemblent les partisans d’une « common decency » d’un « meilleur vivre ensemble » ou encore d’une « société libre, égalitaire et conviviale », il l’est encore plus de définir, au préalable, le projet de société à la base. Et c’est une tâche des plus délicates et déterminantes, car « la sortie progressive du capitalisme » envisagée par Jean-Claude Michéa mérite définition et discussion et ne va pas de soi même pour un partisan de la « common decency » comme moi. Quelles alternatives alors ? Sortie progressive du capitalisme, comment, pour aller vers où, vers quoi ?

    Les mystères de la gauche est sans aucun doute une porte intéressante sur une œuvre que je vais essayer de découvrir et une réflexion qui apporte son écot s’agissant du clivage gauche-droite (sans doute obsolète aujourd’hui) ou s'agissant de l’idée même de gauche.  

  • Misère de la prospérité – Pascal Bruckner

    misère.jpgQu’est ce que l’économisme ? : « La glorification, par tous les camps d’une discipline qui prétend régir la société entière, nous transformer en hamsters laborieux réduits au simple rôle de producteurs, consommateurs, actionnaires » dixit Pascal Bruckner. Mais comment en est-on arrivé là ? C’est ce que s’attache d’abord à expliquer misère de la prospérité.

    La première partie de cet essai, intitulée « L’ennemi utile », dresse un (trop ?) rapide constat des failles du capitalisme (creusement des inégalités, dysfonctionnements financiers, etc.) depuis la chute du mur de Berlin. Il s’agit de montrer que la disparition de l’ennemi communiste a privé le capitalisme d’un rival stimulant, qui a pourtant joué un rôle crucial dans ses mutations positives. Les familiers de l’œuvre de Pascal Bruckner reconnaîtront l’idée phare de la mélancolie démocratique que l’auteur a transposé dans le domaine de l’économie avec pertinence.

    La disparition de cet ennemi est d’abord un challenge pour les contempteurs du capitalisme qui se retrouvent dans un certain désarroi intellectuel. Quelle voie maintenant pour la contestation ? Et Pascal Bruckner de dénoncer les écueils de l’anti-américanisme primaire, du rêve de Grand soir ou encore de l’alter-mondialisme, la facilité, la paresse de la contestation stérile et de la figure narcissique du rebelle. Il explique comment les ennemis du capitalisme restent enchaînés à ce dernier dans une réflexion et une logique purement économiques et ne nous proposent donc pas vraiment de portes de sortie viables hors de l’économisme.

    Il ne se jette par pour autant dans les bras des zélotes de l’ordre nouveau régnant. Il démasque ainsi dans la deuxième partie, « le nouveau messianisme commercial », issu du champ de ruines de la disparition de l’ennemi utile. Non, le marché ne peut pas tout, n’est pas tout, n’a pas la solution à tout, « n’est pas profondément conforme à l’ordre naturel » (Jacques Garello). Il ne va pas apporter le bonheur et la démocratie à tous. Loin de là. Pis, faire du marché et de sa logique le deus ex machina de l’ensemble des activités humaines, c’est ouvrir sous nos pieds un abîme.

    Le marché n’a pour horizon que l’accumulation et l’abondance. C’est une immense machine de récupération qui « accompagne la définition de l’homme comme un être essentiellement désirant ». En cela, il s’allie à l’individualisme contemporain dont il accélère les tendances narcissiques, solipsistes, et les inévitables écueils. Le moi est pitoyable lorsqu’il se réduit au face à face avec soi-même, et le consumérisme ne peut servir que de moyen de consolation voué à l’échec

    En fait, ce que Pascal Bruckner dénonce, c’est la transformation du capitalisme et du marché en ce qu’il appelle la dernière utopie. Il en appelle à un désenchantement de l’économie comme il en a été d’autres activités humaines. Cela lui semble bien plus raisonnable que les illusions dont on nous rabâche les oreilles sur les certitudes économiques et les miracles à venir de la main invisible, du marché.

    Ce qu’il nous propose, c’est de délimiter le champ d’intervention de la logique économique dans nos existences (notamment par le politique), de ne pas la laisser s’infiltrer dans tous les interstices des institutions défaillantes pour être l’unique grille de lecture et ne faire de l’individu qu’un consommateur. La solution n’est pas nécessairement d’être contre le marché, mais peut-être à côté, afin de le remettre à sa juste place, de se ménager la possibilité d’être aussi par exemple un citoyen et surtout d’ouvrir un champ de possibles autres que l’univers étriqué du consumérisme qui nous est proposé.

    Un essai mesuré, loin des imprécations anticapitalistes donc, d’une certaine justesse et comme toujours avec Pascal Bruckner accessible, teinté d’humour. Les familiers de son œuvre ne seront pas surpris et inscriront facilement misère de la prospérité dans la filiation de la tentation de l’innocence ou encore la mélancolie démocratique.