29.06.2009

Le livre de sable - Jorge Luis Borges

le%20livre%20de%20sable.jpgPublié en 1975, le livre de sable est un recueil de 13 nouvelles qui fait la part belle au fantastique et à l’onirique. C’est un livre qui n’est pas facile à appréhender et à côté duquel on peut passer sans faire attention. Ce parce qu’il est délibérément éloigné du conventionnel. Aux amateurs de passion, d’émotion et de lyrisme, il faut s’apprêter à affronter une narration sobre, sans fioritures, un style dépourvu de circonvolutions et une langue qui ne brille pas par son exubérance et sa complexité. Pour ceux qui sont effrayés par l’érudition, il faut reconnaître que le livre est truffé de références littéraires directes et indirectes qui aident à saisir l’intérêt des nouvelles et enrichissent leur contenu. Jorge Luis Borges, pédant ? A coup sûr, contrairement à ses propos affichés sur la quatrième de couverture. A vrai dire, il faut également s’affranchir du réalisme et de la linéarité et l’existence d’une intrigue pour commencer à apprécier ce recueil, pour pénétrer une atmosphère de folie et de rêve qui permettent de donner une densité profonde aux thèmes présents dans chaque nouvelle.

Si le livre de sable n’est pour moi pas un livre référence, pas une œuvre qui m’a vraiment touché, ou profondément marqué, Jorge Luis Borges apparaît comme un maître après lecture de ces nouvelles – il est indéniablement un fin connaisseur en termes de littérature et un excellent imitateur -, je dois reconnaître avoir été stimulé et parfois intrigué par les nouvelles dont je donne un avis détaillé ci-dessous. C’est parfois d’un vide abyssal, parfois d’une créativité remarquable. A chacun de se faire un avis…tranché  ?

 

1/ L’autre qui met en scène la rencontre fantastique du vieux Jorge Luis Borges avec son jeune moi sur un banc qui semble courber l’espace-temps peut se résumer à cette citation tellement banale et tellement profonde qui en est tirée : L’homme d’hier n’est pas l’homme d’aujourd’hui. Sur le thème de l’incommunicabilité, mais aussi du double, du caractère fluctuant du moi, cette nouvelle a quelque chose de dense et de mélancolique en montrant une rencontre de fantastique qui relève plus du regard en arrière. C’est une nouvelle intéressante et touchante.

 

2/Ulrica ou l’amour fugace d’une norvégienne qui disparaît comme dans un rêve, est une nouvelle qui semble un peu vide, sans émotion, sans profondeur autre que cette atmosphère onirique qui est comme une coquille vide au vu de cette histoire sans intérêt. Au dire de l’auteur la parenté formelle avec l’autre est à remarquer…Bof.

 

3/ Le congrès se veut une fable ambitieuse sur une entreprise si vaste qu’elle se confond avec le monde selon les dires de l’auteur. En fait ce qui transparaît vraiment, c’est la vacuité de l’entreprise dont il s’agit et son caractère un peu comique en raison du décalage avec l’atmosphère du récit.

 

4/ There are more things est un conte à la façon de H.P. Lovecraft et en ce sens une réussite. L’atmosphère, la manière dont le fantastique est amené et l’imaginaire qui lentement est porté jusqu’à un pinacle dont on ne saura rien. Bon exercice littéraire et bijou de fantastique.

 

5/ La secte des Trente ou quand Jorge Luis Borges s’essaie à inventer une hérésie…Très moyen et finalement pas si original que ça. L’auteur s’amuse le lecteur s’ennuie. Ca a le mérite d’être bref.

 

6/ La nuit des dons est restée non décryptée pour moi, même si un peu de la violence, de l’exaltation, de l’innocence qu’affirme vouloir faire passer l’auteur se ressent à la lecture.

 

7-8/ Le miroir et le masque ainsi qu’UNDR sont deux nouvelles qui se ressemblent et qui tournent autour du même thème : la recherche d’une sorte de mot ultime censé tout contenir et tout exprimer. Ces nouvelles ne sont pas tant réussies qu’intéressantes pour les idées qu’elles explorent brièvement sur le langage.

 

9/Utopie d’un homme fatigué est une nouvelle que je n’ai pas aimée. C’est simple l’utopie qui y est décrite me semble vide et sans intérêt, n’évitant pas quelques écueils. Quand au vieil homme, le moins qu’on puisse dire est qu’il est fatigué pour imaginer quelque chose d’aussi fade.

 

10/ Le stratagème est une nouvelle assez convenue qui part d’une observation un peu simpliste sur l’Amérique et le peuple américain pour mettre en œuvre une histoire d’ambition et de piège qui n’est pas si surprenante.

 

11/Avelino Arredondo  part d’une histoire réelle, l’assassinat d’un président Uruguayen par un révolutionnaire. C’est une nouvelle assez classique qui dénote des autres mais qui est plutôt réussie et qui montre un exemple de détermination absolue, d’ascèse et de destin.

 

12/ Le disque est une nouvelle réussie, très brève sur le désir, l’envie et aussi l’avidité concentrés sur un objet. La nouvelle ressemble à un conte moral.

 

13/ Le livre de sable qui donne son titre au livre contient une idée brillante, celle d’un livre mystique aux propriétés uniques. Il y a de la folie et de la tension dans cette nouvelle intrigante et effrayante à la fois.

 

En résumé, environ la moitié des nouvelles m’ont réellement intéressé ou plu. Peut-être que j’attends un peu plus de Jorge Luis Borges.

23.06.2009

Une rencontre - Milan Kundera

une rencontre.jpgDans la lignée, de l’art du roman, des testaments trahis et du rideau, Milan Kundera publie une rencontre, un recueil de textes portant sur des œuvres artistiques (littérature, peinture et musique) qui le touchent particulièrement et qu’il considère comme majeures. Les habitués des essais de l’auteur tchèque se retrouveront en terrain connu. Milan Kundera fait l’éloge d’œuvres dont il saisit et explicite la singularité et l’essence, la place dans l’histoire de l’art. Ces œuvres servent d’appui à une réflexion générale sur l’art, le roman, sur la modernité et l’humain. Ces essais offrent un éclairage sur la propre œuvre de Milan Kundera dont les thèmes chers et la vision artistique transparaissent dans ses éclairages. Milan Kundera a une analyse toujours originale, une réflexion d’une acuité toujours surprenante qui donne  l’envie d’aller à la rencontre de ces œuvres qu'il plébiscite. Un artiste qui arrive à donner envie d’autres artistes.

Dans la rencontre, il parle donc de littérature, forcément. Il encense ainsi une œuvre dont il souligne l’originalité de la forme et la puissance du style : la peau (et Kaputt) de Malaparte. Admirateur transi de ces deux romans, je ne peux que renvoyer à l’analyse lumineuse faite par Milan Kundera. Il sort du purgatoire, une œuvre que j’apprécie particulièrement, les dieux ont soif d’Anatole France et mène dans le même temps une brillante réflexion sur les listes noires en art. Dans d’autres chapitres courts, il parle également de romans de Philip Roth, de Dostoiveski ou encore de Juan Goytisolo, de Céline, de Gabriel Garcia Marquez, etc. Peu importe qu’on ait lu ces œuvres ou pas, l’envie de les (r)ouvrir est là quand Milan Kundera y souligne la débâcle des souvenirs, la comique absence de comique ou encore l’amour dans l’histoire qui s’accélère etc. En quelques mots justes, l'essence de ces ouvrages est révélée.

Dans la rencontre, il est aussi question d’héritage artistique au delà du roman, de Rabelais à Xenakis, en passant par Beethoven, mais aussi d’exil (thème essentiel s’il en est pour l’auteur) à travers Milosz, Skvorecky et d’autres. Milan Kundera a ses petites habitudes, alors personne ne sera surpris de lire un énième (et fatigant à la longue) panégyrique du musicien Janacek...Ce qui sera peut-être le cas s’agissant du chapitre réservé à la littérature dite des îles avec une lecture intéressante de Chamoiseau ou de Césaire, des connections avec les surréalistes. Il parle aussi de peinture en offrant un décryptage de Francis Bacon et une rencontre avec Ernest Breleur.

Une rencontre est un essai brillant, pas très surprenant pour ceux qui sont familiers de l'auteur tchèque, mais plaisant et qui montre comment Milan Kundera sait donner à comprendre une œuvre, à la désirer. C’est une fenêtre intéressante, sur sa propre œuvre et sa conception du roman, sa perception de la modernité, qui ravira le lecteur averti et ceux qui pensent comme moi que Milan Kundera est un géant de la littérature qui sait en plus passer d’autres oeuvres.

17.06.2009

Les testaments trahis - Milan Kundera

TT.jpgMilan Kundera écrit ses essais comme ses romans, même technique, même saveur pour le lecteur. A chaque fois, c'est tout un art du roman, une vision de la littérature qui est exposée. Et c'est peu de dire qu'elle est exigeante. Milan Kundera trace avec une certaine raideur, un ton péremptoire qui peuvent en agacer quelques-uns, le canevas du roman dans ce qu'il a de spécifique, d'unique, depuis Rabelais. C'est cette aptitude au comique, à la liberté pour déchirer le voile du réel et explorer toutes ses possibilités. Ce cheminement en compagnie de l'auteur tchèque nous mènent vers des combats dont il est coutmier.

Il faut lire Milan Kundera sur la traduction littéraire pour peut-être saisir la profondeur de l'enjeu. Il faut le lire sur l'interprétation kitchissime qui est faite de certaines oeuvres, notamment celle de Kafka, et découvrir par là-même ses lectures enrichissantes de ces oeuvres. Dans chaque livre quelle que soit sa nature, Milan Kundera entre en empoignade violente avec la modernité, comme un aigri pourront dire quelques récalcitrants, comme un penseur à l'esprit perspicace et acéré oserai-je. Il suffit de se reporter aux passages sur la vie privée entre autres. Dans les testaments trahis, Milan Kundera s'attarde plus que de coutume sur la liberté de tout auteur par rapport à son existence et son oeuvre qu'il offre en patûre à la postérité, au public, aux critiques, au monde. C'est cette thématique qui est au centre de l'ouvrage et qui sert de fil conducteur à l'ensemble des neufs chapitres. 

Dans les testaments trahis Milan Kundera fait une large place à la musique, art dans lequel il n'est pas profane. Aussi faut-il entendre toutes ces problématiques dans un sens très large. Difficile de résumer la richesse de ces essais. On ne peut que signaler une fois de plus à quel point lire Milan Kundera est un challenge excitant pour les passionés de littérature et de musique. Et ceci même s'il peut être irritant dans ses assertions à la hache, même si on peut refuter son approche de l'oeuvre de George Orwell, du rock etc.

Stimulant.

15.06.2009

Le rideau - Milan Kundera

rideau.jpgMilan Kundera propose un véritable cours de littérature en sept parties. Avis aux amateurs, laissez-vous entraîner dans une leçon peu académique et peu orthodoxe. Le maître-mot ici est la passion de l’art du roman. Milan Kundera s’adresse à tous ceux qui ont la chose littéraire dans les viscères, ceux pour qui elle n’est pas un simple divertissement ou un passe-temps. Il les invite dans un cheminement personnel par lequel il leur fait découvrir sa lecture, des chefs d'oeuvre et de la nature de cet art particulier qu’est le roman.

Il essaie de définir ce qu’est le roman, pourquoi il est si spécifique, dans la littérature d’abord et par rapport aux autres arts. Il veut comprendre le roman et l’introduit dans une perspective historique d’abord puis géographique ensuite. L’idée est de saisir les évolutions de cet art dont les buts peuvent se résumer au fait de chercher à aller dans l’âme des choses. Mais qui sont donc ces gens qui cherchent le sens dans la chose écrite? Comment conçoivent-ils leur quête, leur travail, leur recherche? Il s’agit d’explorer toutes les problématiques, tous les enjeux face auxquels se trouvent l’art du roman et ceux qui le produisent. Quelles sont les menaces qui pèsent sur lui, ses faiblesses inhérentes, mais aussi ses potentienlaités infinies ?

C’est une réflexion intelligente, érudite et pertinente qui ne néglige pas le plaisir de lecture, ni les références. C’est un appel à la découverte, à la connaissance et l’amour de cet art singulier qui se pare des oripeaux de la docte leçon. C’est aussi une façon de comprendre l’œuvre de cet auteur majeur qu’est Milan Kundera, de découvrir ses influences, de percevoir sa lecture de l’histoire des arts, du sien et du monde moderne. La réflexion n’est jamais faible comme toujours et l’exigeance d’airain. On n’est pas obligé d’être en totale adhésion, seulement de reconnaître une réflexion vigoureuse et vivifiante qui ne saurait laisser indifférent le lecteur. Quand l’analyse et la compréhension de la littérature (du roman plus particulièrement) atteint le niveau de la littérature, force est de reconnaître le coup de maître.

12.06.2009

Le gène du doute - Nicos Panayatopoulos

nicos.jpgDans un futur proche, le test zimmermann permet de déceler le gène de l'artiste et met ainsi fin à des siècles de doute. Finies, les hésitations! Grâce aux tests, les auteurs en puissance échappent aux démons intérieurs et aux éternels questionnements. Ils ont la confirmation scientifique de leur vocation et de leur talent. Ceci constitue une révolution qui ne fait pas que bouleverser les donnes économiques et sociales du milieu éditorial, littéraire, mais celles de l'art en général, de la condition d'artiste, de l'audience etc.

A partir de cette géniale hypothèse de science-fiction, l'auteur grec déroule sous nos yeux un univers artistique effrayant, régi par la certitude. Les conséquences multiples et inattendues de cette nouvelle donne sont explorées à fond et utilisées comme ressorts efficaces pour dessiner une intrigue passionnante, intelligente et surtout un futur cauchemardesque pour ceux qui ont un rêve d'artiste. La réussite du livre est de mettre au coeur de son hypothèse un sujet ambitieux : le doute et l'artiste. Quand devient-on artiste? Comment? Quelle signification au succès ? à l'ignorance du public, au silence critique ? Comment déterminer la valeur réelle d'une oeuvre devant les innombrables subjectivités ? Et l'immortalité dans tout ça ? Pour qui écrit- on ? Pourquoi? Comment faire face à la remise en question de soi-même, du monde qu'impose l'art ? Comment gérer le doute placé au coeur même de la création ?

Le livre s'intéresse à toutes ces questions en militant pour un doute salvateur. Son héros, James Wright, l'artiste moribond dont la confession constitue l'essentiel du livre, est un homme qui refuse de se soumettre au test zimmermann. Il entre en résistance devant ce nouveau despotisme et est confronté aux pires démons de la création ainsi qu'aux pires dérives du système né du test Zimmermann. Avec ce personnage, l'auteur dénonce donc les dérives de la littérature, du milieu littéraire, avec perspicacité. Tout ça est d'une lucidité attachante. Voici l'artiste cherchant à se comprendre, à se réaliser face à ce monstre redoutable, son meilleur allié et ennemi: le doute. Très bon.

12.05.2009

Une trop bruyante solitude - Bohumir Hrabal

une trop bruyante solitude.jpgC’est un livre sur un vieil homme dont la vie tourne autour de sa vieille presse qui lui sert à pilonner du papier. Ce qui ne pourrait être qu’un sordide emploi est toute sa raison de vivre, car il ne fait pas que broyer du papier pour en ressortir des ballots, c’est un artisan de la presse, un travailleur du papier qui choisit ses ouvrages pour donner valeur et sens à chaque balle. C'est dire!

C’est par la figure originale de ce vieillard à la tâche insensée, ce Sisyphe, que Bohumil Hrabal aborde l’amour, la passion des livres, du savoir. Il exalte des chefs d’œuvre et dresse une ode à la littérature. Son vieillard solitaire est un héros antimoderne qu’il dresse contre une société communiste qui écrase l’Art. Ce dernier essaie d’une façon absurde et un peu ridicule de sauver les livres et leurs messages dans une solitude effrayante et pathétique. Il se dresse contre la modernité qui essaie de l’écraser ou de l’enrôler, contre l’histoire qui essaie de le broyer, de le prendre dans sa roue infernale. Nazisme, communisme, productivisme moderne, uniformisation, Histoire, la critique est fine et voilée derrière les obsessions et les histoires un peu dingues de ce vieillard solitaire qui représente aussi un monde qui ploie et qui meurt.

Les amateurs de style ne seront pas déçus non plus avec une gouaille, une voix, un rythme qui font exister le vieil héros et donnent vitalité et puissance à l’inventivité offerte par chacun de ses souvenirs, chacune de ses péripéties. Bien.