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lucidité

  • La route d’Ithaque – Carlos Liscano

    10974_2656337.jpgIthaque, terre du roi Ulysse, que ce dernier ne finit par rejoindre que bien des années après la guerre de Troie, envers et contre tout, après moult péripéties. Au bout du voyage, son pays, sa bien-aimée Penelope et Télémaque son fils. Ithaque, symbole du retour, rêve doux amer de tous ceux qui sont partis de chez eux, lumière du phare de ceux qui sont plongés dans l'odyssée. Ithaque, ou l'histoire de Vladimir, le personnage principal du livre de Carlos Liscano.

    Vladimir est Uruguayen. Il a fui son pays, un passé trouble et douloureux, pour rejoindre l'Europe. La Suède d'abord, puis l'Espagne ensuite.  Son Ithaque, il la rêve souvent, comme un cauchemar qui s'arrête avant d'avoir pu révéler son essence, ses vérités essentielles. Elle n'est pas derrière lui, mais devant, floue et incertaine, insaisissable. C'est une obsession après laquelle il court, à travers les embûches de l'immigration, pour être délivré, apaisé, heureux. Mais malheureux ceux qui oublient que le but est le chemin.

    Le livre de Carlos Liscano offre plusieurs niveaux de lecture. C'est d'abord un livre intéressant sur l'immigration. Vladimir est confronté à des soucis de toutes sortes qui sont le lot  commun de l'immigré. Le genre de choses qui paraissent naturelles à l'autochtone mais qui peuvent s'avérer une trappe sans issue pour l'immigré. Ainsi en va-t-il par exemple de la langue, qui est un obstacle quasi insurmontable pour Vladimir en Suède. C'est aussi le cas du travail. Quel autre choix que d'accepter les emplois les moins valorisés, refusés par les autochtones ou alors les alternatives illégales, dangereuses ou dégradantes ? Le périple de l'Uruguayen le mène de l'inactivité au travail dans les hospices en passant par la plonge ou l'usine clandestine de cosmétiques, souvent en marge de la légalité. Et encore passons sur les tracasseries administratives, policières, le logement, etc.

    Vladimir offre un regard sans concession sur les relations entre immigrés. Il ne laisse aucune place au pathos facile, aux grands idéaux ou encore au travestissement de la réalité. Il raconte le climat lourd, hostile entre gens de peu et d'ailleurs. Quelque part entre la débrouillardise, la camaraderie de circonstance, la mutuelle consolation, il y a l'exploitation de ses compatriotes, l'organisation de trafics et magouilles en tout genre, le règne des préjugés, la suspicion entre les communautés, les mensonges sur la table rasée du passé.

    Le livre de Carlos Liscano n'est pas seulement une œuvre sur l'exil, la vie loin de son pays, c'est surtout un livre sur l'inadaptation. Et c'est le rapport entre l'immigration, l'exil et l'inadaptation qui rend le livre original et encore plus intéressant. Vladimir est un immigré particulier. Alors que la normalité lui tend les bras sous la forme d'une vie familiale rangée en Suède, il s'échappe vers un destin incertain. Comme il s'est échappé d'Uruguay et comme il s'échappera chaque fois que l'occasion se présentera. Vladimir s'enfuit, loin du graal que recherchent beaucoup de ses « semblables » immigrés. La sécurité, le confort moyen, l'apaisement ? Peu pour lui. En fait il a soif d'un absolu indéfinissable, comme un adolescent.

    Vladimir rêve d'une Ithaque qui n'est que chimère. A la place, la voie de la déchéance se déroule devant lui, à Barcelone. C'est là qu'il touche le fond. Et Hadès de régner sur Ithaque. La chute est en fait commencée depuis le début du roman - un peu comme dans un roman d'Hubert Selby Jr - , et à chaque fois plus bas, Vladimir livre son regard lucide et amer sur la société. Dur, aigri, blessé, il essaie de déchirer le voile des illusions sur un ton cruel, désabusé qui peut en rebuter plus d'un mais qui est une des originalités de ce roman.

    Il faut écouter la voix de Vladimir, ce perdant sans gloire, sans panache, parler de ce qu'il a compris des règles de la vie en société, des rapports avec autrui, de la liberté et de tant d'autres choses sur la vie en général. Il faut l'entendre dire à travers un constat brutal, ce que le réel possède intrinsèquement de vil, de bas, de mesquin. Vladimir est une sorte d'idéaliste qui a les pieds dans la merde, il parle comme pas assez souvent on entend parler les immigrés en littérature ou dans les médias.

    Il y a des passages d'une intensité pénétrante, d'une vérité aride. Le chagrin est omniprésent dans le livre sous une enveloppe rocailleuse. Ulysse est brisé. Carlos Liscano est un écrivain à découvrir.

    Très bon.

  • Notre besoin de consolation est impossible à rassasier - Stig Dagerman

    sd.jpgC’est beau, pur, mélancolique et…désespérant de lucidité. Je n’ai pas d’autres mots que ceux là. Ce texte court de Stig Dagerman est un long poème en prose qui résonne comme un cri insupportable devant le fardeau de la vie, devant cette incomplétude qui n’a pas de nom en l’être humain et qui se trouve exacerbée par la vie moderne. Il n’y a rien à dire sur la lucidité de ce texte qui dégage une image d’innocence, loin des insidieux compromis, des barbotages crasseux auxquels nous sommes contraints dans l’existence ou face au miroir.

    Dur à sa manière, Stig Dagermann révèle indirectement la fin inéluctable qui a été la sienne : le suicide. Il n’a pas trouvé de consolation à hauteur de ses espérances, sans doute parce qu’une grande âme doit supporter plus de douleur qu’une autre – Chateaubriand. Je ferme les yeux un instant et je sens brutalement cet abîme, ce souffle de désespoir qui nous ouvre les bras à tout instant. Vite, je les rouvre et j’essaie de m’accrocher à n’importe quoi, d’oublier que la vérité est là tapie dans les moments de silence, dans les mots, la musique triste de Stieg Dagerman: notre besoin de consolation est impossible à rassasier.

    Magnifique.

  • Des fleurs pour Algernon - Daniel Keyes

    fleurs algernon.jpgCharlie Gordon est un trentenaire intellectuellement attardé qui végète dans une boulangerie et tente difficilement mais courageusement d’apprendre à lire et à écrire dans une école spécialisée. Avec l’approbation de son institutrice qui vante sa persévérance et ses qualités humaines, il va être le cobaye humain d’une expérience scientifique destinée à accroître son intelligence. Il subit ainsi le même sort que la souris de laboratoire Algernon et dépasse très rapidement toutes les attentes des scientifiques. Charlie emprunte à une vitesse folle une trajectoire qui le mène du retard intellectuel au génie. Mais comment gérer une trajectoire si rapide, au regard des années d'apprentissage nécessaires au commun des mortels - pour ceux qui y arrivent ?-, comment appréhender émotionnellement et moralement cette situation ?

    Au fur et à mesure que son intelligence croît, Charlie acquiert une lucidité quasiment intolérable au sujet de lui-même, de son ancienne condition, de son ancienne vie à la boulangerie, de sa famille et de son passé terrible. Il comprend pourquoi il souhaitait tant apprendre à lire et à écrire, à être intelligent. Il découvre le monde réel avec son cortège de compromis, de paradoxes, d’impasses, son hypocrisie permanente, son jeu incessant de pouvoir, d’ambition, de lutte, d’apparence, de conquête. En même temps qu’il se déniaise, il se trouve confronté à l’amour et à la sexualité, deux questions qui ont profondément lien avec celui qu’il était avant. Mais est-ce que l’ancien Charlie est enterré, est-ce que le processus de son expérience est irréversible ? Est-ce que Charlie peut vivre dans la réalité tant il paraît aussi handicapé par son extrême intelligence qu’il ne l’était auparavant par son retard intellectuel ?

    Daniel Keyes a écrit un roman bouleversant, rempli d’émotion devant la condition de cet enfant tout d’un coup livré à la réalité. On avance pas à pas avec lui, suivant sa progression, grâce à son journal et aux comptes-rendus qu’il doit faire en raison de l’expérience menée sur lui. Il ne s’agit pas seulement d’un plaidoyer de tolérance envers les attardés, mais d’un véritable questionnement sur l’intelligence, sa place dans les valeurs humaines, sur la lucidité et la difficulté des relations avec autrui. Daniel Keyes double ses interrogations philosophiques, d’un humanisme puissant – qui pourrait paraître simpliste à certains – qui s’illustre à travers une histoire personnelle troublante et forte, une histoire d’amour impossible et surtout un personnage emblématique.

    Charlie est un de ces personnages qui marquent par une présence, une personnalité, une histoire et quelque chose qui touche au plus profond, au plus humain de chacun. Charlie d’abord si simple, si bon, si déterminé et puis Charlie si mélancolique, si désespéré, si perdu, si seul. On entend sa voix et on réfléchit aux questions qu'il se pose, les plus fondamentales, celles qui nous font sortir vraiment de l’enfance et nous confrontent à ce que l’on veut être, à ce que les choses sont, à ce qu’a vraiment été notre parcours, nos fondements, à ce que doivent être nos valeurs. Qui peut vraiment résister à la perte de l’innocence ? Les dernières pages sont d’une humanité si naturelle et désarmante qu’on en tremble.

    Daniel Keyes peut être fier. Il a écrit un des chefs d’œuvre les plus beaux, les plus bouleversants et intelligents de la science-fiction.