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lucidité

  • Il est avantageux d’avoir où aller – Emmanuel Carrère

    Carrère.jpgAvant d’être le brillant romancier que je porte en haute estime, Emmanuel Carrère est également un journaliste-reporter qui n’a cessé d’écrire depuis des années dans la presse française et internationale. Ce livre est un volumineux recueil de ces articles qui s’intéressent aux sujets les plus hétéroclites. On passe d’un reportage sur la Roumanie post-Ceausescu à une plongée singulière dans le forum de Davos en faisant étape avec une réflexion sur l’œuvre de Philip K. Dick, une ébauche de la vie d’Edouard Limonov ou une brève lecture critique du génial Cavalier suédois de Léo Perutz ou la recommandation du très méconnu Epépé de Ferenc Karinthy.

    C’est ça, il est avantageux d’avoir où aller, plus qu’un simple recueil d’articles : une invitation à la littérature bien sûr, au cinéma, mais aussi aux voyages (souvent en Russie…), une fenêtre ouverte sur d’horribles faits divers ou sur une actualité, aujourd’hui dépassés. Ces textes constituent un corpus de réflexions qui abordent finalement les sujets les plus variés à travers le talent d’Emmanuel Carrère. Ce livre est d’ailleurs surtout une entrée dans son intimité qui ne peut que ravir les connaisseurs de son œuvre. On y découvre la gestation de la plupart de ses livres qui ont souvent été d’abord des reportages. On y retrouve aussi son écriture unique, lucide et ironique, affranchie des entraves de la fiction (ou ici des règles du journalisme classique), du souci de faire disparaître l’auteur de l’œuvre puisque bien souvent au contraire il s’agit finalement toujours de tout ramener à lui-même, à sa vie, à ses doutes.

    On devrait picorer cet ouvrage et on se découvre à le dévorer d’une traite. Non seulement parce qu’il est passionnant à chaque sujet, mais également parce qu’il s’en détache finalement une unité qui est évidente pour tout lecteur familier de cet écrivain. D’autres vies que la sienne…qui sont à chaque fois pressées, questionnées, interrogées, pour finalement interpeller la sienne et les nôtres.

    Il est avantageux de pouvoir se tourner vers une valeur refuge quand on souhaite lire un bon livre.

    Excellent.

  • La route d’Ithaque – Carlos Liscano

    10974_2656337.jpgIthaque, terre du roi Ulysse, que ce dernier ne finit par rejoindre que bien des années après la guerre de Troie, envers et contre tout, après moult péripéties. Au bout du voyage, son pays, sa bien-aimée Penelope et Télémaque son fils. Ithaque, symbole du retour, rêve doux amer de tous ceux qui sont partis de chez eux, lumière du phare de ceux qui sont plongés dans l'odyssée. Ithaque, ou l'histoire de Vladimir, le personnage principal du livre de Carlos Liscano.

    Vladimir est Uruguayen. Il a fui son pays, un passé trouble et douloureux, pour rejoindre l'Europe. La Suède d'abord, puis l'Espagne ensuite.  Son Ithaque, il la rêve souvent, comme un cauchemar qui s'arrête avant d'avoir pu révéler son essence, ses vérités essentielles. Elle n'est pas derrière lui, mais devant, floue et incertaine, insaisissable. C'est une obsession après laquelle il court, à travers les embûches de l'immigration, pour être délivré, apaisé, heureux. Mais malheureux ceux qui oublient que le but est le chemin.

    Le livre de Carlos Liscano offre plusieurs niveaux de lecture. C'est d'abord un livre intéressant sur l'immigration. Vladimir est confronté à des soucis de toutes sortes qui sont le lot  commun de l'immigré. Le genre de choses qui paraissent naturelles à l'autochtone mais qui peuvent s'avérer une trappe sans issue pour l'immigré. Ainsi en va-t-il par exemple de la langue, qui est un obstacle quasi insurmontable pour Vladimir en Suède. C'est aussi le cas du travail. Quel autre choix que d'accepter les emplois les moins valorisés, refusés par les autochtones ou alors les alternatives illégales, dangereuses ou dégradantes ? Le périple de l'Uruguayen le mène de l'inactivité au travail dans les hospices en passant par la plonge ou l'usine clandestine de cosmétiques, souvent en marge de la légalité. Et encore passons sur les tracasseries administratives, policières, le logement, etc.

    Vladimir offre un regard sans concession sur les relations entre immigrés. Il ne laisse aucune place au pathos facile, aux grands idéaux ou encore au travestissement de la réalité. Il raconte le climat lourd, hostile entre gens de peu et d'ailleurs. Quelque part entre la débrouillardise, la camaraderie de circonstance, la mutuelle consolation, il y a l'exploitation de ses compatriotes, l'organisation de trafics et magouilles en tout genre, le règne des préjugés, la suspicion entre les communautés, les mensonges sur la table rasée du passé.

    Le livre de Carlos Liscano n'est pas seulement une œuvre sur l'exil, la vie loin de son pays, c'est surtout un livre sur l'inadaptation. Et c'est le rapport entre l'immigration, l'exil et l'inadaptation qui rend le livre original et encore plus intéressant. Vladimir est un immigré particulier. Alors que la normalité lui tend les bras sous la forme d'une vie familiale rangée en Suède, il s'échappe vers un destin incertain. Comme il s'est échappé d'Uruguay et comme il s'échappera chaque fois que l'occasion se présentera. Vladimir s'enfuit, loin du graal que recherchent beaucoup de ses « semblables » immigrés. La sécurité, le confort moyen, l'apaisement ? Peu pour lui. En fait il a soif d'un absolu indéfinissable, comme un adolescent.

    Vladimir rêve d'une Ithaque qui n'est que chimère. A la place, la voie de la déchéance se déroule devant lui, à Barcelone. C'est là qu'il touche le fond. Et Hadès de régner sur Ithaque. La chute est en fait commencée depuis le début du roman - un peu comme dans un roman d'Hubert Selby Jr - , et à chaque fois plus bas, Vladimir livre son regard lucide et amer sur la société. Dur, aigri, blessé, il essaie de déchirer le voile des illusions sur un ton cruel, désabusé qui peut en rebuter plus d'un mais qui est une des originalités de ce roman.

    Il faut écouter la voix de Vladimir, ce perdant sans gloire, sans panache, parler de ce qu'il a compris des règles de la vie en société, des rapports avec autrui, de la liberté et de tant d'autres choses sur la vie en général. Il faut l'entendre dire à travers un constat brutal, ce que le réel possède intrinsèquement de vil, de bas, de mesquin. Vladimir est une sorte d'idéaliste qui a les pieds dans la merde, il parle comme pas assez souvent on entend parler les immigrés en littérature ou dans les médias.

    Il y a des passages d'une intensité pénétrante, d'une vérité aride. Le chagrin est omniprésent dans le livre sous une enveloppe rocailleuse. Ulysse est brisé. Carlos Liscano est un écrivain à découvrir.

    Très bon.

  • Notre besoin de consolation est impossible à rassasier - Stig Dagerman

    sd.jpgC’est beau, pur, mélancolique et…désespérant de lucidité. Je n’ai pas d’autres mots que ceux là. Ce texte court de Stig Dagerman est un long poème en prose qui résonne comme un cri insupportable devant le fardeau de la vie, devant cette incomplétude qui n’a pas de nom en l’être humain et qui se trouve exacerbée par la vie moderne. Il n’y a rien à dire sur la lucidité de ce texte qui dégage une image d’innocence, loin des insidieux compromis, des barbotages crasseux auxquels nous sommes contraints dans l’existence ou face au miroir.

    Dur à sa manière, Stig Dagermann révèle indirectement la fin inéluctable qui a été la sienne : le suicide. Il n’a pas trouvé de consolation à hauteur de ses espérances, sans doute parce qu’une grande âme doit supporter plus de douleur qu’une autre – Chateaubriand. Je ferme les yeux un instant et je sens brutalement cet abîme, ce souffle de désespoir qui nous ouvre les bras à tout instant. Vite, je les rouvre et j’essaie de m’accrocher à n’importe quoi, d’oublier que la vérité est là tapie dans les moments de silence, dans les mots, la musique triste de Stieg Dagerman: notre besoin de consolation est impossible à rassasier.

    Magnifique.