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mère

  • Lumière pâle sur les collines – Kazuo Ishiguro

    Lumière pâle sur les collines.jpgEtsuko est une japonaise qui a quitté le Nagasaki de l’après seconde guerre mondiale pour émigrer en Angleterre avec sa petite fille Keiko. Au moment où débute le roman, Etsuko est en deuil. Keiko qui n’a jamais vraiment accepté cette émigration, ni le fait que sa mère reconstruise sa vie avec un homme aujourd’hui disparu, s’est suicidée. Etsuko regarde en arrière, dans le passé, alors que sa fille cadette Niki issue d’un second mariage, vient lui tenir compagnie. Alors qu’on pourrait s’attendre à ce qu’Etsuko soit obsédée par le destin de sa fille décédée, cette dernière n’est finalement que relativement peu présente à son esprit. Elle est surtout évoquée par petites touches, lors d’échanges brefs entre Niki et Etsuko. Pour l’essentiel, Etsuko revient surtout sur un été où, encore à Nagasaki, enceinte, elle a fait la rencontre de Sachiko, une jeune veuve et de sa fille Mariko. Pourquoi revenir si longuement sur cette rencontre, à ce moment précis de son existence, alors qu’elle est frappée par ce deuil ?
    Sachiko est une femme singulière qui vit dans un grand dénuement alors même qu’elle semble avoir connu avant-guerre une existence non dénuée d’une certaine aisance. C’est aussi une femme plutôt instable qui semble rêver d’émigration aux Etats-Unis, paraissant engluée dans une histoire d’amour un peu sordide avec un soldat américain joueur et infidèle, prête à tout pour quitter un Japon qu’elle avoue finalement peu apprécier. Elle élève aussi de bien étrange manière sa fille Mariko qu’elle livre souvent à elle-même et qui semble être devenue peu à peu difficile à contrôler, vivant dans son propre univers et surtout rétive aux envies de départ de sa mère. Mais qui sont réellement Sachiko et Mariko, ces ombres qui émergent du passé d’Etsuko à ce moment précis de sa vie ? Dans quelle mesure les souvenirs d’Etsuko sont-ils réels ou fictifs ? Sachiko et Etsuko ne font elles qu’un, tout comme Mariko et Keiko ? Sachiko et Mariko constituent-elles des lumières pâles depuis la colline où se trouve maintenant Etsuko ? Rien n’est moins sûr et tout est peut-être seulement affaire de point de vue...
    Kazuo Ishiguro sème en tout cas le doute dans l’esprit du lecteur en tissant progressivement ces deux histoires en parallèle et en esquissant des passerelles à peine visibles entre elles. Il laisse volontairement planer sur ces deux histoires un flou qui déconcerte le lecteur et génère une série d’interrogations auxquelles la fin du livre ne répond pas entièrement peut-être parce que l’essentiel est ailleurs. Kazuo Ishiguro fait montre dans Lumière pâle sur la colline d’une grande subtilité dans l’esquisse de ses personnages, tout comme dans l’installation d’une atmosphère et dans le traitement de ses thèmes. Lentement, une Nagasaki brumeuse se dessine, un Japon sous tutelle américaine et en pleine mutation émerge. Un contexte idéal pour mettre en scène deux femmes, Etsuko et Sachiko, qui se confrontent à une vision ancienne et traditionaliste de la femme et de la famille japonaises. Deux femmes plutôt solitaires qui offrent la vision d’un rapport étrange à la maternité et des relations complexes avec leurs filles et leur culture.
    Un roman lent mais prenant, à l’écriture limpide, dépouillée. Tout en sensibilité, il distille un parfum bien singulier et conserve une part de mystère qui peut-être agaçante. Lumière pâle sur la colline est le premier roman de Kazuo Ishiguro et il a annoncé un auteur fin et profond qui ne se laisse pas facilement dompter et qui aime jouer sur l’ambiguïté.

    Intrigant et fascinant. M’a plu.

  • Lumières de pointe noire – Alain Mabanckou

    lumiecc80res-de-pointe-noire.jpgVingt-trois ans après son départ pour la France, Alain Mabanckou revient sur les terres de son enfance et de sa jeunesse, au Congo, à Pointe-Noire. Vingt-trois ans, une éternité. Depuis, Maman Pauline, la mère de l’écrivain, fils unique, s’en est allée sans que ce dernier ne puisse revenir et assister à ses funérailles. Tout comme Papa Roger, son père adoptif. Le souvenir des parents disparus de l’écrivain est omniprésent dans ce livre. Avec mélancolie et tendresse, Alain Mabanckou dresse le portrait de ces deux personnes qui ont été au centre de sa vie à Pointe-Noire. Ils sont vivants, tels que l’écrivain congolais les a laissés à son départ, mais aussi bloqués, figés dans cette époque éloignée qui renaît à coups d’anecdotes, d’épisodes plus ou moins marquants, de flashbacks.

    Déambulant dans le décor de son enfance, Alain Mabanckou écrit le livre d’un temps heureux malgré quelques galères et un dénuement relatif. Il est littéralement interpellé par son environnement qui le projette loin en arrière, que ce soient les ruelles du quartier Voungou, l’ancien cinéma du quartier ou les rencontres imprévues avec des parents, d’anciennes fréquentations ou même des inconnus. Tout est bien sûr prétexte au souvenir mais aussi au choc comme dans tout bon roman sur le retour. En vingt-trois ans, certaines choses ont changé, se sont transformées. Les gens ont vieilli, changé, évolué, quand ils ne sont pas morts, et les lieux abritent parfois d’autres histoires, d’autres fonctions, d’autres mémoires. Le constat est toujours le même, difficile : on est bien de retour à la maison, mais plus vraiment, complètement chez soi. Si on n’est pas assez lucide pour l’admettre, on trouvera toujours quelqu’un pour vous le dire ou pour vous le faire sentir…

    Alain Mabanckou évite le piège du sentimentalisme larmoyant dans Lumières de Pointe-Noire grâce à son indéfectible humour et à une certaine distance qui est salutaire pour observer cette ville, ses habitants, mais aussi le passé. Il s’essaye au difficile exercice de la lucidité et affronte avec une certaine humilité, les vivants et les morts, les imprévus et les chamboulements intervenus durant son absence. L’écrivain se fait même moins gouailleur, moins tape à l’œil que dans certains de ses romans précédents. Cela est d’autant plus appréciable qu’il n’en conserve pas moins de la verve et nous gratifie toujours de bons mots, tout comme de nombreuses références populaires – notamment les titres de chapitres qui renvoient à des films connus. Sa science du portrait fait également toujours mouche avec tous ses personnages hauts en couleur qu’il croise. Il en est de même pour son sens de l’observation intact qui lui permet de livrer des réflexions pertinentes sur sa situation présente, sur le retour, sur le Congo actuel.

    Journal intime, reportage, autobiographie, Lumières de Pointe-Noire est un livre attachant qui bénéficie des photos sobres, en noir et blanc, de Caroline Blatche, la compagne de l’écrivain.

    Bon.

  • L’épaisseur des âmes - Colm Toibin

    418tAlzR3oL._SS400_.jpgLe titre original du livre de Colm Toibin, Mothers and Sons en dit plus que celui choisi pour la traduction, le néanmoins très beau l’épaisseur des âmes. Il s’agit dans ce livre donc de 9 nouvelles à travers lesquelles Colm Toibin aborde les relations mère-fils mais pas uniquement. Ce recueil de nouvelles dit aussi quelque chose de l’Irlande et surtout il le dit d’une manière singulière. C’est l’écriture de Colm Toibin qui fait la force de ce recueil. Ce sont les silences, la nécessité de lire l’essentiel entre les lignes, le non-dit, qui en font sa spécificité. Quelque chose de dense, d’intense mais de voilé, de couvert semble courir dans les situations décrites par l’auteur irlandais, dans les rapports entre ces mères et ses fils - et pour extrapoler sur ces terres d’Irlande. Le manque, le deuil, l’incompréhension, la colère et le désir, la culpabilité sont présents entre ces personnages. Ces neuf nouvelles sont plutôt inégales mais peuvent inciter à découvrir l’œuvre de cet écrivain. Pour le détail :

     

    L’usage de la raison: Un caïd se retrouve avec des tableaux impossibles à vendre après un casse réussi. La situation est d’autant plus embarrassante que sa mère, alcoolique, ne sait pas tenir sa langue. La mort du frère du caïd semble s’interposer entre eux. Nouvelle intéressante mais qui manque de quelque chose dans la relation mère-fils justement. Le personnage a quelque chose de celui du film de John Boorman, Le général. 

    Une chanson: Cette nouvelle a quelque chose de fascinant. Brève, mais intense, elle raconte les retrouvailles accidentelles entre une mère et un fils dans un pub. Ils ne se connaissent pas mais partagent un lien qui se matérialise à travers la musique. 

    Le ticket gagnant: C’est une nouvelle assez longue et très riche qui aborde les pérégrinations d’une veuve, mère de trois enfants, pour sauver le commerce criblé de dettes dont elle a hérité à la mort de son mari. Cette mère a un rêve mais découvre qu’il est en contradiction avec l’évolution de son fils. Choc des ambitions, survivance du mari dans le fils, relation de mère célibataire avec son fils au programme. Complexe. 

    Famous Blue Raincoat: Cette nouvelle a un air des 60-70’ et est l’une de mes préférées du recueil. Comment les agissements innocents d’un fils réveillent les souvenirs douloureux de sa mère. Elle a été une autre femme dans le passé, jeune, et surtout confrontée au succès et à un drame intime qui lui est lié. Un morceau de ce qu’elle est refait inopinément irruption dans sa vie mais a un sens trop lourd pour sereinement s’intégrer à cette relation mère-fils. Beau. 

    Un prêtre dans la famille: Une relation mère-fils vue sous un double prisme particulier. Le fils est un prêtre et il est accusé d’un crime. Avoir un prêtre dans la famille c’est quelque chose de noble, mais c’est aussi partager ce fils avec tous. Et si c'est un criminel ? Cette nouvelle est ma préférée du recueil. Intense. 

    Trois amis: Un homme qui vient de perdre sa mère est rejoint par des amis qui ne semblent pas nécessairement avoir leur place aux funérailles et qui surtout l’invitent à une nuit de débauche quelques jours plus tard. Comme pour oublier. Deuil de la mère par le fils ? Pas seulement, les relations entre ces hommes interpellent. La nouvelle ne me semble pas totalement aboutie. 

    Un job d’été: Une mère s’interroge sur les relations privilégiées développées entre son fils et sa grand-mère au fil du temps. L’adolescence du jeune homme, la mort peut-être imminente de la vieille femme viennent tout bouleverser et introduire des tensions entre mère et fils. Je suis passé à côté de cette nouvelle qui ne m’a pas inspiré grand chose. 

    Un long hiver: Deuxième nouvelle longue et riche du recueil avec « un ticket gagnant ». Elle se déroule hors d’Irlande, en Espagne. Un jeune homme de retour de l’armée est confronté aux difficultés de sa mère et à ce qui lui a été caché en son absence. A l’issue d’une dispute, sa mère disparaît alors que dehors c’est la tempête de neige dans la montagne. Nouvelle intéressante et qui porte sur plusieurs thèmes.