Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

mélancolie

  • Un sport et un passe-temps – James Salter

    Salter1.jpgUn sport et un passe-temps, pour une grande partie, c’est l’histoire qu’entretiennent Dean et Anne-Marie. Lui est un étudiant américain de passage en France pour une durée indéterminée. A priori surdoué mais en rupture de ban avec l’université, issu d’une famille bourgeoise mais désargenté, il mène une vie de dandy assoiffé d’aventures au cours de laquelle il rencontre Anne-Marie. C’est une jeune française de province, un peu simplette, aux aspirations basiques de petit couple sans histoires, avec qui il se met à entretenir une relation charnelle intense.

    Ce n’est pas vraiment de la passion, ni de l’amour bien que l’histoire se poursuive sur quelques mois, jusqu’à ce que Dean soit financièrement acculé. C’est peut-être simplement un sport et un passe-temps ainsi que l’indique le titre du livre, quelque chose sur lequel il est difficile de mettre des mots ou de se prononcer. Un entre-deux mystérieux, un peu inabouti, un peu déstabilisant autour duquel tournoie longuement James Salter.  

    Roman très érotique par moments, vaguement libertin dans ses allusions, un sport et un passe-temps a pu choquer à sa parution au milieu des années 60. Il n’en est rien aujourd’hui. La répétition des scènes d’amour, suggestives ou explicites, l’errance prévisible de Dean et Anne-Marie, finissent par ennuyer le lecteur qui saisit rapidement les enjeux et les impasses de cette histoire. L’auteur américain s’épuise en vain à retarder l’issue banale de cette histoire et à broder autour des escapades d’un intérêt limité de ce jeune couple. La longueur du roman finit même par éteindre le léger parfum de bonjour tristesse qui peut parfois s’en exhaler et souligne le déséquilibre d’une construction dont toute la première partie peut apparaître comme l’interminable introduction qu’elle n’est pas.

    En effet, durant le premier tiers du livre, point de Dean ou d’Anne-Marie, uniquement, les pensées d’un narrateur qui finira par raconter leur histoire à coups de flashbacks. Ce point de vue faussement extérieur n’est pas inintéressant vis-à-vis de l’histoire de Dean et Anne-Marie. Le narrateur joue même un rôle central dans cette histoire qu’il n’hésite pas à fantasmer ouvertement. Le doute est instillé en ce qui concerne la réalité des faits et les rêves, les envies de ce vieil homme qui est le confident de Dean et qui avoue désirer Anne-Marie.

    Intervenant directement dans cette histoire, lorsqu’il finance par exemple les escapades de Dean, ce narrateur est en plus une des clés de l’atmosphère de mélancolie, du climat doux-amer qui habitent tout le roman. C’est un homme déjà plein de regrets, qui se met volontairement en retrait de la vie, qui accorde une place conséquente au rêve et aux possibles plutôt qu’au réel, à l’observation du ballet entre Dean et Anne-Marie. Son effacement progressif relativise néanmoins l’intérêt de la première partie du livre qui s’avère finalement d’un intérêt limité.

    Le jugement sur le livre serait donc globalement très sévère n’eut été le miracle de la langue de James Salter. C’est sur elle, dans un équilibre très instable, que repose le livre. L’écriture de l’écrivain américain est simple et fluide tout en étant riche en images et en détails. Elle est au plus près des personnages et des choses, arrivant à incarner les sensations et les objets, le décor de cette petite ville de Province. Elle captive ainsi au début, puis après par moments, et finalement plus du tout, un lecteur plongé dans une atmosphère éthérée de nostalgie et de solitude, dans une histoire à la fois tragique et banale.

    Un style donc, mais qui ne suffit pas. Un livre un peu long et au final pas si remarquable.

    Une petite déception.

  • L’ange sur le toit – Russell Banks

    mélancolie,passé,tristesse,divorce,évènements,séparation,enfanceL’ange sur le toit, c’est un recueil de 10 nouvelles (dont une introduction) de Russell Banks construites autour d’un point de bascule dans la vie des principaux protagonistes. Certaines nouvelles sont au plus près de ces moments de rupture alors que d’autres prennent du recul pour s’attarder sur leur irradiation ou leur réapparition dans l’existence ultérieure des principaux concernés. Pour la plupart, à l’exception notable de la première nouvelle, elles se déroulent aux USA et concernent un américain moyen plutôt blanc, entre deux âges, pas vraiment fortuné et dans une situation affectueuse plutôt instable.

    Chacune des nouvelles baigne dans une atmosphère triste et mélancolique qui embrasse parfois des paysages pauvres, désolants, en hiver ou dans des coins reculés. La sensation d’échec est grande dans chacune des situations décrites qui ont souvent un caractère irrémédiable et qui laissent un vrai goût d’amertume. A quelques exceptions près, Russell Banks ne fait jamais dans le sensationnel, ni dans la totale noirceur, il y a beaucoup de subtilité dans la mise en scène de ces moments de vie, dans ces retours en arrière et beaucoup de finesse dans la description des états des différents personnages.

    Un bon recueil de nouvelles qui n’en est pas pour autant complètement égal et entièrement maîtrisé, chose par ailleurs extrêmement difficile avec le genre.

    Plutôt bon.

    Pour le détail des nouvelles :

    Introduction : Une première « nouvelle » autobiographique en forme d’introduction dans laquelle Russell Banks se sert des récits mythomanes de sa mère pour essayer d’expliquer son goût pour la fiction et un peu de son art. En fait c’est un récit qui ne sert pas de réelle introduction à ce recueil de nouvelles en particulier et qui trouve difficilement une cohérence avec les autres nouvelles. Sans compter qu’il est plutôt qelconque…

    Djinn : Cette nouvelle, la seule à se dérouler hors des USA, est également un peu à part dans le recueil. Elle démarre plutôt lentement avant de donner toute sa mesure, notamment dans un final un peu ahurissant. Elle allie un côté spectaculaire et marquant à un propos finalement subtil, à un bouleversement intérieur radical. Intéressante et marquante.

    Moments privilégiés : Une nouvelle finalement assez quelconque qui raconte la rupture définitive d’un père divorcé et sa fille partie vivre ailleurs avec sa mère. Un peu lente, un peu abrupte dans sa chute, pas forcément subtile, la nouvelle raconte la prise de conscience brutale de la mascarade des moments privilégiés de rencontre entre ce père et sa fille.

    Assistée : Pas la meilleure des nouvelles non plus. Un fils et sa mère maintenant dans le quatrième âge reviennent sur un déménagement marquant de nombreuses années avant. Ils n’en ont pas la même vision, cette dernière déterminant un regard plus global sur l’existence de la mère et le comportement du père de son fils.  Un final peu enthousiasmant et une nouvelle un peu terne.

    Les plaines d’Abraham : Peut-être la meilleure du recueil. Elle comporte une belle chute, une bonne mise en scène narrative et un côté spectaculaire qui n’éclipse pas pour autant son esprit mélancolique et triste, une certaine beauté mêlée à l’ironie de la situation.

    Le maure : Bonne nouvelle. De facture classique, elle relate la rencontre fortuite entre deux anciens amants des années après. Retrouvailles hésitantes, jeu de mensonges sur le passé et sur le présent, quelque chose d’un peu mélancolique mais de très beau, accentué par la différence d’âge entre les deux protagonistes. Le temps passe trop vite et est sans pitié…

    Juste une vache : Nouvelle plutôt classique aussi qui représente bien l’esprit du recueil. Un moment charnière, un peu tragi-comique et brusquement, une réalité morne et pauvre qui est découverte, un aspect pathétique qui pousse cet homme et sa femme vers une issue sans doute inéluctable et crainte. Banale histoire de couple, subtilement racontée.

    Noël : Une nouvelle assez courte mais plutôt dense. Tout en non-dits qui se résument en un coup de poing qui rompt le fil ténu qui maintenait artificiellement le récit amoureux du personnage principal. Nouvelle de la faille, elle est aussi tranchante que déroutante.

    La visite : Une nouvelle assez classique, mais convaincante, sur un thème et un mode qui n’ont rien d’originaux. Un homme revient sur les lieux de son enfance qui restent les mêmes sous une superficielle couche de vernis et de travaux. Il revit un moment pivot de son histoire lors duquel il n’a pas su, pas voulu cacher la tromperie de son père envers sa mère. Douleur, tristesse, mélancolie sont omniprésents tout en étant souterrains.

    La soirée du homard : La dernière nouvelle du recueil est assez énigmatique. Elle comporte les ingrédients de toutes les autres mais avec un aspect surréaliste et spectaculaire qui la rapproche de la première Djinn alors qu’elle est différente dans son propos. Une nouvelle plus complexe qu’elle en a l’air et qui laisse un goût d’incertitude sur le propos, les personnages. Pourquoi Stacy a-t-elle tué Noonan au fait ?

  • Le convoi de l’eau – Akira Yoshimura

    9782742771509.jpgC’est un petit village niché au cœur des hautes montagnes du Japon qui avait réussi à rester secret et caché du reste des habitants du pays du soleil-levant. Avant un malheureux hasard de la seconde guerre mondiale, avant les ambitions énergétiques et la volonté d’édifier un barrage hydroélectrique dans cette zone, avant l’arrivée des ouvriers en charge de repérer le terrain et d’amorcer la transformation des lieux. Avant l’inondation programmée du village et de la vallée. Avant le grand chamboulement.

    Un monde s’effondre ? Un peu, mais pas complètement. Un monde s’évertue à survivre surtout. A ne pas périr malgré l’irruption brutale d’un élément exogène dans son univers protégé et clos depuis des temps inconnus. Akira Yoshimura rejoue le choc des civilisations et la violence de la colonisation au sein même du Japon. Ce hameau à l’écart du monde moderne jusque-là, perpétuant ses propres coutumes, semblant vivre à une autre ère, est confronté à la modernité et à un « autre » conquérant qui s’attaque à son environnement qui est le creuset de son identité. Il tente de préserver son environnement avant de finalement choisir une forme d’adaptation qui a sa part de violence interne.

    Akira Yoshimura a choisi de ne pas mélanger ces deux mondes qui se font face: les autochtones et les ouvriers. Il a plutôt opté pour le côtoiement, pour l’observation mutuelle à distance respectable. Ce qui donne une violence plus grande, une tension plus forte et une profonde incompréhension aux moments où ces mondes se croisent et se heurtent, chose inéluctable. Entre ces moments de choc règnent une étrange attente, une incompréhension, un scepticisme nimbé de suffisance du côté des ouvriers et un hermétisme mystérieux du côté des habitants du village, le tout dans un magnifique décor de nature en péril.

    C’est une des forces de ce récit, déployer ce site naturel avec une écriture fluide, aux descriptions sobres sur lesquelles glisse le lecteur pour s’immerger dans une atmosphère de paradis perdu traversée par la sourde tension de l’imminence de la fin, de l’anéantissement. Le lecteur est au plus près de la nature et de la catastrophe grâce, à des phrases ciselées, à un style dépouillé qui n’a pas besoin d’effets de manche car axé vers la recherche de la justesse dans la peinture de la nature comme des évènements et des sentiments.

    L’autre force de ce récit, c’est le personnage sombre et mélancolique au centre de ce récit. Il est la passerelle improbable entre ces deux mondes qui se regardent en chien de faïence. Il ne ressemble pas à la masse des autres ouvriers qui semblent mépriser le hameau et peu désireux de comprendre ses habitants. C’est un être marqué par un drame personnel qui recherche la solitude et l’éloignement loin de la ville et du monde moderne. Il est donc fatalement attiré, fasciné par ce hameau à l’écart de tout. Une partie des évènements que subissent les habitants du hameau entre en résonnance avec son histoire personnelle pour le conforter dans cette fascination. Progressivement ce hameau lui apparaît comme une inattendue perspective d’espoir face à ses démons intérieurs.

    Avec subtilité et tout en retenue, Akira Yoshimura parle également dans son livre succinct de sexualité, de mort, de couple, d’honneur, d’estime et de solitude. De beaucoup plus donc que ce que je décris plus haut.

    Un livre doté d’une force tranquille, d’une beauté discrète et d’une puissance feutrée.

    Bon.