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mémoire

  • L’imposteur – Javier Cercas

    imposteur.jpgA un moment, dans l’imposteur, Javier Cercas évoque L’adversaire d’Emmanuel Carrère que je considère comme lui être un chef d’œuvre. Il parle de Jean-Luc Romand, cet homme qui a assassiné toute sa famille après dix-huit ans d’une improbable imposture. Une histoire bien plus tragique que celle d’Enric Marco à laquelle elle fait néanmoins inévitablement penser. Une saisissante mystification qui m’a marqué en 2004 ou 2005 lorsque je suis tombé sur un article de presse racontant le mensonge de cet homme qui s’est fait passer pour une victime de camp de concentration nazi au point de devenir le porte-parole de la déportation en Espagne. Incroyable ? Bien plus encore, une fois que Javier Cercas s’attaque à ce sujet au potentiel romanesque inouï.

    Enric Marco n’a pas seulement menti sur son passé de déporté. C’est un grand affabulateur qui s’est construit une biographie fictive à même de l’aider à assouvir ce que Javier Cercas appelle sa médiapathie, un désir incontrôlé de plaire et de baigner dans la lumière et la gloire médiatiques. Comme tous les bons mensonges partent d’éléments véridiques pour arriver à s’imposer durablement, Javier Cercas part à l’enquête, en détective intraitable et minutieux. Avec obstination et persévérance, il dénude progressivement la folle histoire d’Enric Marco pour révéler une imposture encore plus grande que celle qui saute aux yeux de tous. Enric Marco a modelé sa biographie, s’est inventé tout au long de sa vie pour être celui qu’il voulait, n’hésitant pas à tout abandonner derrière lui pour s’écrire ce faux destin. Il faut saluer le travail de Javier Cercas qui s’immerge complètement dans la vie d’Enric Marco, se lance dans un travail documentaire impressionnant pour démêler le vrai du faux et livrer une vérité reconstituée via le principal intéressé, mais aussi des archives, des témoignages, des rencontres, etc.

    L’auteur espagnol ne se contente pas de raconter cette histoire qui pourrait se suffire à elle-seule. Il lui donne une autre dimension appréciable en se mettant en scène en train de chercher la vérité sur Enric Marco. Il raconte ses difficultés de romancier et d’homme en prise avec un pareil sujet qui ouvre des abîmes terribles sous ses pieds. Tout aussi passionnantes que le récit de la vie de Marco sont les lectures qu’en fait Javier Cercas. La vie d’Enric Marco interpelle le lien entre mémoire et histoire et force l’Espagne à regarder dans le miroir sa trajectoire depuis la guerre civile de 1936. Enric Marco serait le symbole de la grande majorité silencieuse qui n’a pas été héroïque lors de la guerre civile, sous le franquisme et aux premières heures de la démocratie. C’est la force du romancier espagnol d’empoigner ainsi l’histoire plus ou moins récente de son pays et de le confronter à sa passivité ordinaire.

    Au meilleur de sa forme, Javier Cercas mène également une réflexion sur la fiction et sur la littérature via l’histoire d’Enric Marco, ce romancier de sa vie. Où se situe la limite de la fiction ? Est-ce que « la fiction sauve et la réalité tue » vraiment comme le romancier espagnol ne cesse de le dire ? Quel est le rôle du narcissisme dans toute cette affaire ? Il établit un formidable parallèle entre Enric Marco et Don Quichotte qui vient bousculer l’amateur de littérature et lui donner l’envie de se replonger dans l’œuvre maîtresse de Cervantès.

    Dans la lignée d’Anatomie d’un instant, un grand livre de Javier Cercas.

    Excellent. Intelligent. Passionnant.

  • Le garçon qui voulait dormir – Aharon Applefeld

    Applefeld.jpgIl y a un peu, voire beaucoup d’Aharon Applefeld dans ce garçon qui voulait dormir. L’histoire de l’auteur Israélien est célèbre. Enfui d’un camp de déportation, il a erré dans la forêt – épisode qui lui a inspiré le beau Tsili – avant de transiter par l’Italie et de rejoindre la future Israël. Comme le garçon qui voulait dormir que nous commençons à suivre lors de son étape italienne. A travers lui, Aharon Applefeld raconte le difficile retour à la vie des déportés. A peine sortis du cauchemar, ces derniers doivent penser à renaître, à se reconstruire alors que les fantômes du passé sont bien présents. Comment recommencer à vivre et quelle vie ? C’est l’interrogation fondamentale à laquelle ils sont confrontés.

    Pourquoi ne pas s’enrôler avec les jeunes de l’agence juive ? C’est le destin que choisit Erwin, le garçon qui ne voulait pas dormir. Ce choix n’est pas anodin. L’agence juive, c’est le pari d’une reconstruction physique et d’une réappropriation du corps meurtri et martyrisé à travers une préparation militaire. C’est donc aussi logiquement le choix de migrer vers la Palestine et la future Israël, d’aller se battre pour protéger les colons et participer à l’avènement du nouvel état. Enfin, c’est l’apprentissage d’une nouvelle langue, l’hébreu, et le renoncement à celles qu’il parlait jusque-là, l’allemand ou au Yiddish. Les aventures d’Erwin avec l’agence juive bouleversent lentement son existence qui bascule une fois de plus lorsqu’il est blessé au combat. Au-delà de la destinée de ce jeune homme qui se révèle de plus en plus passionnante au fil des pages et qui est symbolique d’une trajectoire vers la terre promise, c’est son aventure intérieure qui est placée au cœur du livre d’Aharon Applefeld.

    Depuis son retour de déportation Erwin ne cesse de dormir, souvent plongé dans un sommeil profond qui est en fait le lieu de son combat intérieur pour préserver sa mémoire et son identité face au traumatisme qu’il a vécu pendant la guerre et ceux qui viennent s’y greffer avec son enrôlement dans l’agence juive. Dormir, souvent, longtemps, si possible. Pour aller vers l’essentiel, retrouver en songe ses parents, vivre et discuter avec eux, les découvrir, les embrasser pleinement, les garder vivants. Pour se connecter au passé et atteindre une vérité sur lui-même afin d’éclairer son existence. Ces pages oniriques, un peu hallucinées, parfois brumeuses, arrivent par moments à être d’une grande justesse mais aussi d’une profonde tristesse. La shoah n’est jamais directement mentionnée même si elle est bien présente. Le sentiment de perte exsude des pages lorsque dans ses rêves notamment Erwin se focalise sur le combat pour acquérir une nouvelle langue et oublier celles du passé. C’est un processus violent : perdre une partie de soi-même, s’exiler un peu loin de son ancienne vie, renoncer à un outil désormais corrompu par la tragédie.

    En dépit de quelques passages un peu pâteux, le garçon qui voulait dormir est un livre atypique et profond sur la shoah, sur l’après déportation et aussi sur la naissance d’Israël.

  • La mer – John Banville

    index.jpgQue vient faire Max dans cette petite pension de la côte irlandaise où il a passé un moment de son enfance des décennies plus tôt ? Est-ce qu’il y vient vraiment pour se souvenir de cet été marquant durant lequel il a rencontré la famille Grace et avec elle, l’amour et le tragique ? Ou alors y vient-il simplement pour échapper à la solitude et pour faire le deuil de sa femme Anna, récemment disparue d’un cancer ? Un peu des deux forcément. Et c’est ainsi que John Banville crée un espace fluide empreint de peine, de douleur et de nostalgie au sein duquel, Max dérive d’un souvenir à l’autre, à la recherche d’une vérité et d’un apaisement qui ne cessent de se dérober.

     La mer est un roman lent dont il faut savoir apprécier la grâce. Celle-ci réside d’abord dans une écriture introspective, fine et poétique qui arrive à dire à la fois les moments intenses et les sentiments troubles qui habitent un Max qui scrute obstinément un passé ancien et récent douloureux. La langue de John Banville embrasse les sensations avec brio et arrive à dérouler progressivement, de concert le récit double de cet été unique avec la famille Grace et celui de l’agonie de sa femme. L’alchimie réside aussi dans cette atmosphère mélancolique, douce-amère, pas du tout larmoyante malgré tout le tragique que contiennent ces deux récits.

     La mer est bien plus qu’un simple roman d’apprentissage.  C’est un roman qui interroge avec délicatesse le sens de la mémoire, de l’existence et de l’expérience humaine en entremêlant l’amour et la mort dans un jeu subtil d’échos et de reflets à travers les années et ces deux récits. Il n’est pas question ici de grandes théories ou de longs développements, juste deux périodes de la vie d’un homme distantes de cinquante années, des silhouettes impressionnistes qui émergent de quelques souvenirs proches ou lointains,  pour finalement se demander en creux, ce qu’il reste de tout ça à la fin.

    Un livre assez beau, simple mais qui demande de prendre son temps, d’écouter la voix de son auteur et de se laisser imprégner par ses interrogations et son atmosphère pour l’apprécier à sa juste valeur.

     Prix Booker 2005