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  • L’amant bilingue – Juan Marsé

    l'amour bilingue.jpgJoan Marès a perdu sa femme Norma le jour où il l’a découverte dans le lit conjugal avec un cireur de chaussures. Éperdument amoureux de cette bourgeoise catalane plus instruite, plus riche et plus jeune que lui, il ne s’en remettra pas vraiment, sombrant progressivement dans une existence misérable de joueur d’accordéon dans les rues de Barcelone. Comment survivre à un amour qui ne s’éteint pas dix ans après cette séparation brutale, obsession quasi maladive qui nourrit dans les entrailles de Joan la volonté de reconquérir l’amour de sa vie ?
    Juan Marsé est un romancier habile qui se lance dans un vrai roman sentimental qui est en réalité centré sur la question du double et de la résilience amoureuse. Toute la première partie du livre met en scène un Joan Marès torturé par la passion, qui multiplie les stratagèmes afin de pouvoir ne serait-ce qu’entendre la voix de sa femme. Ce pathétique qui l’entraîne vers la chute lui laisse néanmoins entrevoir une porte de sortie finalement avec la création d’un personnage, un autre lui-même qui doit l’aider à retrouver Norma. C’est parfois cliché, parfois exagéré mais c’est plutôt prenant et petit à petit captivant avant de devenir vraiment intéressant grâce à Faneca le double de Joan Marès.
    Faneca est le deuxième prénom de l’auteur du livre dont le nom du personnage principal Joan Marès est l’anagramme du sien. Le jeu autour du double se construit autour de situations plutôt abracadabrantesques qui révèlent l’imagination fertile de l’auteur espagnol tout en distrayant le lecteur. Au-delà de ce côté amusant, il permet à l’auteur d’éclairer l’enfance pauvre de son personnage et surtout de mettre en scène l’effondrement progressif de Joan Marès. Ce dernier s’évanouit progressivement au profit d’un Faneca qui prend en charge son existence. Différent, loin du loser qu’est Joan Marès, Faneca phagocyte totalement ce dernier pour lui offrir une autre destinée et une perspective nouvelle sur sa vie et surtout sur son ancienne femme Norma et sur le projet de la reconquérir.
    L’amour bilingue est un roman qui peut par moments révéler quelques facilités dans l’intrigue, des ficelles narratives un peu trop voyantes. Il est même d’une certaine façon prévisible et n’apporte rien de profondément original non plus dans le traitement de ses thèmes et dans le jeu autour du double. Il reste néanmoins un livre distrayant et qui fonctionne. Il a un côté sensible et émouvant qui s’allie bien à la loufoquerie de l’ensemble du texte qui assume un côté populaire et un peu décalé. Il faut se laisser porter par des situations improbables et un certain ridicule qui sont assumés et qui n’enlèvent rien à la maîtrise romanesque d’ensemble dont fait finalement preuve Juan Marsé. Au final, l’amant bilingue possède un charme incertain, quelque chose de touchant qui arrive à emporter le lecteur.
    A noter qu’il y a un travail et un jeu d’écriture autour de la langue avec les prononciations différenciées entre les catalans et les non-catalans. Difficile de savoir dans quelle mesure, ce travail est bien retranscrit / mis en avant par la traduction française. En l’occurrence, ce jeu autour de la prononciation participe au côté humoristique et un peu décalé de l’œuvre. Il fait partie d’une thématique catalane qui irrigue plus généralement ce roman.

    OK. Efficace, distrayant.

  • Turlupin – Leo Perutz

    quiproquo,comédien,noblesse,révolte,masque,fatalité,destin,filiationLes familiers de l’œuvre de Leo Perutz en reconnaîtront les caractéristiques principales dans Turlupin. L’écrivain praguois construit à nouveau avec ce livre, une de ces mécaniques de précision que constituent ses romans.

    Une fois de plus, le contexte historique occupe une place de choix dans le livre de Leo Perutz. On est en 1642, dans la France d’avant la monarchie absolue, celle qui précède à peine la fronde, qui est au centre du livre. Le cardinal de Richelieu, principal ministre du roi, ambitionne de réduire les pouvoirs de la noblesse. Dans le livre de Leo Perutz, le cardinal n’envisage rien de moins que l’extermination brutale de 17000 aristocrates par une masse populaire en furie. Ce sera le jour du « grand jeu de volant ». Un avant-goût de 1789, 150 années plus tôt, qui va capoter par un concours de circonstances liés à une improbable figure : Tancrède Turlupin.

    Destin et fatalité, sens et non-sens de l’histoire, se mêlent donc comme toujours chez Leo Perutz et d’une manière implacable grippent les projets du cardinal dans une succession de retournements de situation maîtrisés – dont un brillant dénouement - et à la logique implacable. Tancrède Turlupin est donc l’improbable jouet du romancier pour renverser la conspiration qu’il a mise au jour. L’œuvre de Turlupin, effectuée à son propre insu, repose sur un jeu de travestissements et de masques qui sont au cœur d’autres œuvres de Leo Perutz. Il y a tout un jeu très malin autour du quiproquo, sur les origines de Turlupin et du personnage de noble qu’il finit par incarner, qui forcent l’admiration du lecteur. Notons par ailleurs que Turlupin est le nom d’un célèbre comédien multifacettes de l’époque à laquelle se déroule le livre : Henri Legrand. Le livre peut-être perçu comme une sorte d’hommage à ses talents.

    Par ailleurs, Leo Perutz ne se contente jamais de construire d’impressionnantes et intelligentes machines narratives. C’est également un styliste qui peut s’avérer épatant comme lors de la magistrale ouverture (premier chapitre du livre) ou dans sa réappropriation du vocabulaire et de l’oralité façon France au sortir du moyen-âge. Il fait néanmoins des paris autour du picaresque, du burlesque et du comique qui ne fonctionnent pas toujours. Il est donc possible de trouver que ce Turlupin possède peut-être moins de rythme – que le tour du cadran -, moins de complexité – que le marquis de Bolibar – ou moins de portée – que la neige de saint-pierre – par exemple.

    Un Leo Perutz en mode mineur donc avec ce Turlupin, mais qui n’en demeure pas moins comme d’habitude, un romancier très habile, érudit et plaisant.

     

  • Les noces sacrées (Les dieux du Kouroulamini) – Seydou Badian

    noces_sacrees.jpgQue sont donc venus faire Monsieur Besnier et sa fiancée Mlle Beaune dans ce dispensaire au fin fond de l’Afrique ? Qu’attendent-ils du docteur, seul Africain admis au cercle des blancs dans cette circonscription ? S’ils ont fait un si long chemin depuis l’Europe, c’est parce qu’ils souhaitent qu’avec l’aide du docteur, Monsieur Besnier soit délivré de l’emprise de N’tomo. Qui ça ? N’tomo, le grand masque que Besnier s’est procuré lors de son précédent passage en Afrique en tant que chef de subdivision à la compagnie des grands travaux. Il se trouve en effet, que le pauvre blanc n’a plus la paix de l’esprit depuis qu’il a fait sien ce masque sacré. Problème, le docteur, à qui Monsieur Besnier et Mlle Beaune s’en remettent, est en bisbille avec sa culture, ses traditions.

    Noces sacrées est un livre engagé. Avec cette œuvre, Seydou Badian entreprend clairement de réhabiliter une certaine identité africaine et de valoriser des cultures, des coutumes, des croyances ancestrales, qui ont immensément souffert face à la colonisation et au caractère prosaïque de la modernité technologique. N’tomo, quelque part, punit l’occident en tourmentant monsieur Besnier et permet à l’Afrique de prendre une revanche sur l’histoire. C’est une intention louable de la part de Seydou Badian et cela ne peut évidemment lui être reproché. Seulement, il se trouve que les bonnes intentions ne suffisent pas et que Noces sacrées est malheureusement un récit handicapé par bien des faiblesses.

    Ainsi que déjà noté à la lecture de Sous l’orage, le style de Seydou Badian n’est pas des plus marquants. Il est plutôt plat malgré une indéniable richesse lexicale et une maîtrise formelle de la langue. L’auteur malien n’arrive pas à subjuguer son récit par sa langue pas plus que par sa construction romanesque. En effet, Noces sacrées s’avère être d’un simplisme relatif. Les personnages sont plutôt de caractères uniformes et binaires. Ils ne semblent que servir les oppositions d’idées que développe Seydou Badian. Une impression de naïveté de certaines situations et réactions découle de tout ceci – le béguin entre le docteur et Mlle Beaune est quasi ridicule dans sa mise en scène - et pénalise fortement l’œuvre. Ce d’autant plus que les rebondissements apportés à l’intrigue dans le final peuvent apparaître un tantinet artificiels.

    L’intérêt de Noces sacrées réside surtout dans la description d’une mythologie articulée autour du masque N’tomo. C’est une immersion nourrie de la réflexion de l’auteur, par le biais de ses personnages, sur des thèmes classiques de la littérature africaine des indépendances comme l’acculturation, l’identité, l’administration et la société coloniale, la pénétration de la religion catholique ou encore le conflit entre modernité et tradition.

    Noces sacrées est une déception, surtout au regard de la réputation de l’œuvre et de l’auteur. Une œuvre qui peine à convaincre sur le plan littéraire et qui souffre d’un prosélytisme bien trop détectable.

    Moyen.