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matérialisme

  • Homer et Langley – E.L. Doctorow

    homer.jpgHomer et Langley sont deux frères, héritiers d’une famille New-Yorkaise prospère, qui se retrouvent orphelins de leurs parents en 1918 à la suite de la grippe espagnole. Homer qui a perdu la vue pendant l’adolescence et Langley qui a été gazé pendant la première guerre mondiale sont ainsi livrés à eux-mêmes alors qu’ils ne sont encore que de jeunes adultes marqués par ces traumatismes. Les deux frères vont progressivement s’enfoncer jusqu’à leur mort, dans une improbable existence d’ermites, reclus au cœur même de New-York, sur la cinquième avenue.

    Situation paradoxale et intrigante que celle de ces deux frères. Alors qu’ils se retirent progressivement du monde, Homer et Langley ne cessent d’y être constamment replongés par le biais de leurs rencontres, de gens de passage dans leur maison ou dans les environs. Ils représentent symboliquement l’Amérique du XXème siècle, toujours minée par la tentation isolationniste mais obligée de se mêler à la marche du monde. Ce monde qui vient à Homer et Langley pour leur faire traverser de manière originale un siècle d’histoire américaine: deux guerres mondiales, la grippe espagnole, la prohibition et la mafia, la guerre du Vietnam, le mouvement des droits civiques, la révolution sexuelle et les hippies, les crises économiques, etc.

    E.L. Doctorow s’est très librement inspiré des frères Collyer, qui ont vraiment existé et qui ont été retrouvés morts derrière les volets fermés de leur maison de New York en 1947, pour créer Homer et Langley. Il s’est également emparé de la syllogomanie de ces illustres personnages. Il ne s’agit pas uniquement pour le romancier américain de dresser des listes d’objets ou d’évoquer l’accumulation compulsive d’objets inutiles, jusqu’à l’étouffement, dans le domicile des deux frères. E.L. Doctorow raconte à travers cette collection hétéroclite et prolifère d’objets, une histoire de la modernité et du matérialisme triomphant dans la société américaine et plus largement dans les sociétés développées occidentales.

    Comment ne pas voir dans cette maladive accumulation, une métaphore du capitalisme et de la société de consommation ? Comment ne pas dresser un parallèle entre ses conséquences et les questions écologiques à l’échelle des U.S.A et de la planète ? Il y a quelque chose de dérisoire, de ridicule et surtout de nocif à vouloir ainsi acquérir sans cesse des objets à l’utilité discutable. E.L. Doctorow est terriblement actuel en posant la question du gaspillage et de la pollution. Une montagne de détritus s’élève au sein de la demeure des deux frères. Une montagne d’objets qui nous ont certes colonisés et envahis, mais qui ont aussi changé le quotidien de générations d’hommes. Pêle-mêle, s’entassent donc, voiture – avec l’historique Ford T dans le salon quand même…-, vélos, machines à écrire, phonographes, pianos, grille-pain, masques à gaz, etc.

    E.L. Doctorow a écrit un roman très subtil dont chaque détail est pourtant crucial et se révèle porter une signification plus puissante que ne le laisserait penser une lecture superficielle. Ainsi en est-il de cette idée originale portée par le personnage de Langley. Un projet aussi loufoque que génial et lourd de sens : écrire une édition unique d’un journal d’actualité qui pourrait être lu tous les jours ou à l’inverse dont la lecture une seule fois suffirait pour tous les jours. Il y a là une expression tragi-comique de l’éternel retour, de l’histoire qui se répète en tant que farce, qui ne doit pas cacher la folle, la démiurgique ambition de capturer l’essence même de l’existence, l’ultime équation de la comédie humaine.

    Après avoir été conquis par le brillant Ragtime, je ne peux que faire l’éloge d’Homer et Langley. E.L. Doctorow dresse dans ce livre deux portraits d’hommes originaux, attachants, touchants par ces liens forts qui les unissent. Des personnages rares dont la singularité mêle le loufoque, l’excentrique, la sensibilité tout en révélant une grande part d’humanité. Il les accompagne d’une galerie de personnages tout aussi marquants et hétéroclites - gangsters, musiciens, prostituées, domestiques de toutes origines – dont les rôles ne sont pas négligeables dans cette fresque sensible. Le parti pris de raconter cette histoire du point de vue du frère aveugle, Homer, est également à mettre en lumière. E.L. Doctorow s’ouvre ainsi la possibilité d’une certaine distance au cœur de cette douce et lente folie qu’il raconte, en même temps qu’une réelle dimension sensorielle qui fait sens par rapport à tous ces objets qui peuplent le livre et la demeure des deux frères.

    Très bon.

  • Ma Mercedes est plus grosse que la tienne – Nkem Nwanko

    mercedes.jpgDans ma mercedes est plus grosse que la tienne, il ne s’agit pas tant d’une mercedes que d’une Jaguar, celle d’Onuma, enfant prodigue de retour au village. A vrai dire n’importe quelle voiture de luxe (ou pas) aurait pu faire l’affaire pour ce qu’elle est censée représenter : la réussite sociale. La voiture demeure encore de nos jours un élément clé de la société occidentale. De par son importance dans l’économie, mais plus encore dans la symbolique, en tant que représentation de la modernité triomphante, du miracle de la technologie, de l’accomplissement de la liberté individuelle, notamment contre les contraintes d’espace et de temps, mais aussi en tant que prolongation de l’égo de son possesseur. Imaginez alors son impact dans les sociétés traditionnelles africaines et plus particulièrement dans un village du fin fond du Nigéria…


    Onuma est un jeune homme doué qui a quitté le village pour Lagos où son intelligence naturelle, plus que des études finalement négligées, en a fait un chargé de relations publiques. Son retour au village à bord de sa Jaguar est l’occasion pour Nkem Nwanko d’aborder la question centrale du matérialisme au sein des structures traditionnelles – élargissement possible à l’occident. L’importance, la valeur d’Onuma est liée à sa voiture. Grâce à elle il est le centre d’attraction du village, c’est un homme admiré, adulé, respecté et qui est tenu en haute estime. Toute l’attention du village est concentrée sur lui qui est un mirage de la prospérité et de l’élévation sociale et culturelle.

    Nkem Nwanko livre une sorte de parabole dont la morale est cruelle pour Onuma. L’objet de sa puissance se trouve être aussi celui de sa perte. Ou comment la Jaguar finit dans un ravin et devient une source d’ennuis financiers qui provoquent la chute d’Onuma. Ce dernier dont la valeur est attachée à la voiture se retrouve aliéné par ce bien matériel. Son prestige dépend de la Jaguar dont il ne peut se passer. Or un enchaînement malheureux de déboires et de pépins, une concordance fatale de mauvais choix l’éloignent chaque fois un peu plus de son objectif : récupérer son bolide et restaurer son aura.


    La déchéance d’Onuma est progressive et sa fin pathétique. Elle n’est pas seulement une dénonciation du matérialisme triomphant et la culture de l’apparat. Elle met aussi en lumière les travers de certaines mœurs, certaines coutumes du village même si c’est aussi une attaque en règle contre l’individualisme triomphant et le mépris envers les non urbains. L’exploration psychologique du personnage d’Onuma est intéressante à maints égards. Il représente une figure de l’Africain qui n’est pas si commune en littérature: une espèce d'ambitieux individualiste et déraciné, adepte de l'ostentatoire. On peut éventuellement rester sur sa faim en ce qui concerne Lagos telle que perçue par Onuma ou encore regretter que les enjeux politiques du village qui apparaissent opportunément à un moment du livre ne soient pas exploitées de manière un peu moins simples.

    Pathétique, riche en péripéties, ma mercedes est plus grosse que la tienne est un livre qui vaut quand même le détour.

  • American gods - Neil Gaiman

    american_gods.jpgOmbre sort de prison quelques jours plus tôt que prévu. Motif : sa femme, sa chère Laura, est morte dans un accident de voiture…le sexe de Robbie, son meilleur ami qui lui avait promis du travail dans sa salle de sport, dans la bouche. Que pouvait-il arriver de pire à Ombre à ce moment là sinon de s’engager auprès de Voyageur, un vieil excentrique qui a décidé de mener  une homérique bataille d’un autre temps et d’un autre univers ?

    Neil Gaiman a remporté avec American Gods les prix Hugo, Nébula, Locus et Bram Stoker parce qu’il a eu une idée de génie : que peuvent bien peser les dieux anciens, ceux des mythologies étrangères (scandinaves, africaines, asiatiques, indiennes), une fois ramenés sur la terre des Etats-Unis par les immigrants face aux nouveaux dieux qui ont émergé de la victoire de la technologie et de la civilisation moderne ? C’est une intuition brillante de saisir l’étiolement des mythes et fantaisies ancestraux qui se sont effondrés, ont été oubliés, et qui agonisent dans le kitsch avec la disparition des cultures qui leurs sont associées, des rites et des sacrifices. Odin, Kali, Ananzè et les autres sont devenus des hères embourbés dans la réalité quotidienne d’une Amérique sans pitié, survivant dans le souvenir de leur glorieux passé. Ils tentent dans un dernier sursaut de reconquérir un peu de leur lustre d’antan face aux nouveaux dieux qui peuplent l’Amérique, dans un conflit sanguinaire et cataclysmique qui semble inéluctable.

    Neil Gaiman redonne vie aux dieux anciens qui deviennent des personnages complexes et tourmentés. Il les intègre ainsi que leurs mythologies dans une réalité multiple et fantastique. Il arrive à créer un univers mythologique unique doté de sa propre eschatologie qui tient en haleine le lecteur et donne sens à cette grande aventure. American Gods est riche de trouvailles comme les récits de fins de chapitre qui racontent les arrivées de différents immigrants avec leurs dieux et leurs croyances à travers toutes les vagues d’immigration des Etats-Unis. Et pourtant tout en étant un bon livre, il n’est pas le chef d’œuvre ultime proclamé. S’il est une réussite créative concernant les dieux et les mythologies anciennes, il est assez faible au sujet des dieux modernes. Il y a un déséquilibre visible entre le traitement des anciens dieux et des modernes. C’est comme si Neil Gaiman était impuissant à vraiment saisir les mythologies contemporaines ainsi qu’il l’a fait pour les ancestrales. A part Internet, la télévision et les médias – qui ne sont pas non plus très recherchés, ni intéressants – les dieux contemporains sont bien pâles et inexistants – Bois, Ville, etc. Cette dichotomie est d’autant plus gênante qu’elle fait perdre de la force et de la profondeur à ce combat de dieux qui ne devient plus qu’une affaire d’intérêts dont on extrait un peu moins de matière à réflexion sur les destinées, les transformations, les trajectoires des mythologies, cultures, sur l’immigration et les illusions modernes que l’on ne pourrait.

    Il apparaît clairement qu’American Gods est plus une formidable machine narrative à suspens et à aventures même si quelques longueurs sont à déplorer. Le lecteur exigeant sera aussi moins enthousiaste que d’autres devant quelques facilités ou effets de manche dans l’intrigue, notamment dans le dénouement, avec les révélations sur Ombre, le village de Lakeside ou encore la grande bataille tant attendue. American Gods n’en demeure pas moins un solide ouvrage fantastique, avec d’excellentes idées et qui offre un plaisir de lecture certain.