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meurtre

  • Testament à l’anglaise – Jonathan Coe

    testament à l'anglaise.jpegTestament à l’anglaise est un de ces livres impossibles à résumer tant leur intrigue est riche et complexe, fourmillant de personnages et racontant bien plus que des histoires, une époque, un monde. En l’occurrence celui de l’Angleterre post deuxième guerre mondiale et de sa transformation progressive en la société ultra libérale de Margaret Thatcher.  Pour arriver à faire le portrait de cette société anglaise, Jonathan Coe n’hésite pas à naviguer entre les genres romanesques, depuis le faux roman policier jusqu’à la satire sociale ou au récit intimiste en passant par la chronique familiale.

    Au cœur de ce brillant édifice romanesque se trouve donc la famille Winshaw, une perle de l’aristocratie britannique. C’est la putréfaction de cette famille et de sa descendance qui est au cœur du roman. Elle symbolise le pire d’une époque qui va s’abandonner au culte du pouvoir et de l’argent jusqu’à l’écœurement.  Peu importe le mal qu’ils font, les Winshaw ne pensent qu’à eux même et qu’à leur fortune, leur succès, leur pouvoir, leur influence, leur réussite, etc. Au détriment d’une Angleterre qui en subit les conséquences. L’enquêteur Michael Owen remonte le fil de cette famille symbolique sur plus d’une cinquantaine d’années pour raconter comment chacun de ces descendants ont plombé l’Angleterre. Dans le mépris total et l’absence de moralité.

    Osé dans sa construction romanesque qui dévoile progressivement l’entrelacement des personnages et de leurs trajectoires au-delà d’un découpage en apparence simple, Testament à l’anglaise met en lumière le talent de portraitiste de Jonathan Coe. La galerie de membres de la famille Winshaw, si bigarrée, si folle, est extrêmement réussie (le galeriste libidineux, la chroniqueuse incompétente, le politicien véreux, le trafiquant d’armes…). L’auteur anglais s’attaque aux dérives des cercles dominants de son pays et de leur impact sur la société. C’est un roman très moderne et audacieux qui parle de son époque et qui n’hésite pas à se salir les mains pour dénoncer des maux sociétaux qui perdurent (dérive de la finance et du lobby industrialo-militaire, crise sanitaire et sociale, caricature de journalisme, etc.) et que représentent chacun des personnages.

    Jonathan Coe fait le pari difficile mais réussi d’être drôle, souvent de manière grinçante, tout en étant moral et engagé. Il jette un regard acerbe sur la société britannique sans pour autant céder entièrement au roman à thèse ou d’idées. Bien au contraire, Testament à l’anglaise est un bijou de maîtrise narrative, une fresque qui arrive à tenir en haleine le lecteur sur la durée.

    Excellent. A lire.

  • Chanson douce – Leila Slimani

    chanson douce.pngLeila Slimani a fait un choix narratif radical avec chanson douce : mettre le dénouement en incipit. Elle a bien fait. Le début du livre est un coup de poing dont l’effet reste présent jusque dans les dernières pages. Une nounou a tué les deux enfants dont elle avait la charge avant de tenter de se donner la mort. Acte incompréhensible qui hante le lecteur à qui Leila Slimani déroule toute cette histoire depuis les prémisses. Pourquoi, comment Louise a-t-elle pu faire ça ? Elle était si parfaite, Louise, personnage central de ce roman. La nounou idéale. Celle qui répond à la myriade de critères sélectifs de parents exigeants et craintifs, celle à qui on est prêt à abandonner quotidiennement ses enfants, celle qui dépasse ses fonctions et ne se contente pas juste d’être aimée des enfants et de bien s’en occuper. Celle qui finit par prendre une si grande place au sein de la famille qu’on finit par succomber à l’idée de l’y intégrer.

    Oui mais Louise n’est qu’une employée, payée à un salaire relativement bas. Ce n’est pas qu’une nounou calibrée pour ce couple de petits-bourgeois parisiens que sont Myriam et Paul. C’est une femme d’un autre milieu social, avec un passé difficile, des blessures intimes profondes que l’on découvre progressivement. C’est cette réalité que Myriam et Paul ne veulent pas ou ne cherchent pas à voir. La commodité offerte par Louise est bien trop agréable pour qu’ils arrivent à la percer complètement à jour avant le drame. Louise est un cancer dont les signes avant-coureurs sont éclipsés et qui progresse insidieusement au sein de cette petite famille pour finir par la ronger de l’intérieur et la détruire.

    Il faut louer l’habile narration de Leila Slimani. Cette dernière dévoile progressivement les failles de Louise, laisse le désarroi et la rancœur de celle-ci envahir le livre à petit feu avant d'exploser et de consumer la famille. Leila Slimani arrive à maintenir tout au long du roman une tension qui happe le lecteur sans pour autant abandonner une fine analyse psychologique de ses personnages. Il y a dans Chanson douce, une lecture sociale des rapports de classe, de la famille urbaine petite-bourgeoise, de l’éducation des jeunes enfants. Leila Slimani pointe les préjugés culturels et les tensions qui existent entre Louise et ses employeurs (car au final c’est juste ce qu’ils sont), mais aussi les injonctions contraires qui existent dans la société contemporaine entre le couple, la famille et le travail.

    L’écriture de Leila Slimani, sèche et acérée, arrive à porter son ambition qui dépasse le simple fait divers. Chanson douce est un récit familial à portée sociale qu’on a du mal à lâcher.

    Efficace, prenant et intelligent. Bon.

  • La famille de Pascal Duarte – Camille José Cela

    LaFamilleDePascalDuarte.jpg

    Qui est Pascal Duarte ? Un pauvre hère au destin funeste et un criminel sans pitié dont le manuscrit écrit depuis la prison, où il attend la peine capitale, constitue l’essentiel de ce livre. Comment en est-il arrivé là ? C’est ce qu’essaie d’expliquer Pascal Duarte en racontant sa vie. Il ne s’agit pas ici d’émouvoir, de toucher, ni même de convaincre. Le récit de Camille José Cela est d’un réalisme cru et violent, frisant le glauque dans une accumulation implacable de faits divers et de personnages déclassés, frustes, en marge de la société.

    Pascal Duarte est issu d’une famille paysanne et pauvre du Sud de l’Espagne de l’entre-deux guerres. C’est peu de dire que le contexte n’est pas favorable à son épanouissement. Son père et sa mère, sans le sou, portés sur la bouteille, ont la dispute facile et bien souvent les coups du paternel pleuvent sur presque tout ce qui bouge. C’est un univers usé, ranci, aigre que ne sauvent, ni une sœur cadette vicieuse qui n’hésite pas à fuguer ou à s’adonner à la prostitution, ni un frère cadet débile, vite retourné à la poussière.

    Même lorsque des portes de sortie de cet univers sordide s’offrent à Pascal, sous la forme de l’amour de Lola, d’une autre ou lors d’une brève excursion hors de son environnement putride, il semble voué à subir une cascade de malheurs dont il n’est pas toujours responsable, même s’il ne fait rien pour que les choses évoluent dans le bon sens. Camille José Cela fait le portrait d’un homme habité par la violence. Tapie en lui, celle-ci ne demande qu’à exploser dans des accès incontrôlables. C’est un homme limité intellectuellement, qui semble dominé par ses pulsions, mais qui est en même temps dans une certaine distance avec les évènements.

    Pascal Duarte apparaît par moments comme une personne qui ne comprend pas, ne saisit pas ce qui lui arrive et qui est indifférent quasiment au monde extérieur et englué dans une existence sans échappatoire. D’une certaine façon, Camille José Cela le rapproche du monstre. C’est une perception qui est renforcée par l’écriture froide, distanciée, qui contraste avec la violence, la brutalité des évènements.

    La famille de Pascal Duarte est un livre aride, sec, à l’image du décor de l’Espagne du sud qu’il décrit, abrutie par la chaleur et la pauvreté, misérable. C’est un livre empli d’une tension, sourde, latente, qui habite ses personnages abîmés, et explose dans des scènes marquantes. La tragique destinée de Pascal Duarte le criminel, est effarante et symbolique du trémendisme, courant esthétique littéraire espagnol du milieu du XXème siècle.

    Bon.