07.10.2009

Pays perdu – Pierre Jourde

9782266143783.jpgUn pays perdu ? C’est ce à quoi ressemble le petit village du Cantal qui est au centre de ce livre. Pour l’histoire, c’est deux frères qui reviennent dans le village de leur enfance parce que l’un d’eux a hérité d’un cousin. Durant le court laps de temps qu’ils passent au village pour chercher un éventuel magot caché dans la ferme laissée en héritage, se déroule l’enterrement de la fille d’un des habitants, récemment décédée. Le retour au pays natal de ceux qui sont devenus assez tôt des citadins est l’occasion de raconter ce coin, une espèce de bout du monde.

Il n’y a pas vraiment d’intrigue dans Pays perdu. Pas besoin. Ici, il s’agit juste du portrait du village et de ses habitants. Portraits qui défilent les uns après les autres. Ceux qui pensent que les descriptions n’ont plus d’avenir en littérature en sont pour leurs frais. Pierre Jourde réhabilite l’art du portrait et de la description en se faisant succéder sous nos yeux ébahis, un monde autre. En fait un monde que l’on croyait disparu ou peut-être fantasmé, celui de la ruralité âpre et dure, de la tradition, enfoncé dans une espèce d’immobilisme, vaincu par la désuétude.
Qu’est ce que  ce pays alors ? Un monde qui se meurt, une réminiscence du passé. Un monde rongé par l’alcool, la promiscuité, la dureté de l’existence. Un décor aride, rustique  froid qui semble écraser les existences du poids du néant, de l’absence d’horizon. Ici les grandes valeurs semblent porter le vice sur leurs dos. Ici, on est buriné, maltraité par la vie mais on la lui rend bien, au moins sur les voisins et les gens de l’extérieur, parce qu’évidemment on n’aime pas les gens de l’extérieur.

Pierre Jourde arrive à faire exister avec force chacun des habitants de ce village à l’esprit de son lecteur. Leurs petites histoires, leurs manières, leurs traits sont restitués, sans concession, avec justesse. Il les met à nus, ouvre leurs entrailles peu ragoûtantes et livre leurs secrets, leurs maux intimes, leurs failles, leurs défaites. C’est dur, c’est moche mais en même temps il faut reconnaître que ces habitants sont contés avec une langue riche qui d’une certaine façon leur donne un aspect poétique brut, une densité fascinante.

Pays perdu est un livre intéressant. Il a valu à son auteur de violentes représailles lors de son retour sur les terres de son village qui lui a inspiré ce livre. Certains habitants n’avaient pas aimé ce qu’ils pensaient être leurs portraits. 

17.07.2009

Pas de lettre pour le colonel - Gabriel Garcia Marquez

pas de lettre.jpgPas de lettre pour le colonel est l’un des premiers romans de Gabriel Garcia Marquez. Un roman sur l’attente, la pauvreté et la dignité. Depuis une quinzaine d’années, le colonel attend sa pension de retraite. Son existence est rythmée par cette quête passive de la justice, son dû pour services rendus à la grande muette et à la révolution. Tous les vendredis, il se rend à la poste dans l’espoir qu’arrive la lettre qui le délivrera de cette attente interminable et le récompensera de sa patience. Il y a une similitude entre le colonel et le drago du désert des tartares. Il est plongé dans une attente vaine qui peut presque se passer d’objet et devenir le sens de l’existence du personnage principal. Elle engloutit l’existence du colonel, la phagocyte.

Seulement voilà, en attendant que la lettre arrive, la misère est là, qui ne laisse pas de répit au colonel. Il faut bien manger. Gabriel Garcia Marquez arrive à faire ressentir cette urgence de la faim et cette inquiétude du lendemain qui est inséparable de la pauvreté. Les soucis pécuniaires et leur angoisse rampante, insidieuse sont omniprésents. On fait et on refait les comptes dans sa tête, on anticipe sur d’hypothétiques rentrées d’argent, on essaie d’estimer ses biens de valeur et de les vendre comme on peut. On se restreint sur tout, toujours dans le moins. La pauvreté nue et simple transparaît dans ce livre. Celle qui ronge le quotidien, les pensées, les corps, les perspectives, la tranquillité.

Comment s’en sortir ? C’est la question qui envahit la vie du colonel et de sa femme. La mise en perspective de cette situation au sein du couple par l’auteur colombien est intéressante et offre une dimension supplémentaire au livre et à ce thème. La femme asthmatique du colonel est un partenaire bien mal en point qui lui sert de soutien mais en même temps qui l’accable. Les scènes et les dialogues entre les vieux époux sont un révélateur cruel de la misère partagée. Ces deux là ont en plus perdu leur fils récemment et ne se raccrochent plus qu’au coq de combat de ce dernier. Nourrir ce coq pour le faire combattre est ce une question d’honneur ou de la stupidité alors que le vendre les soulagerait financièrement ?

Le coq est au centre de la question de la dignité, peut-être le dernier oripeau, le plus clinquant en tout cas du pauvre. Ne pas vendre ce coq, c’est honorer la mémoire de leur fils, c’est aussi ne pas exposer sa misère aux yeux de tout le village, c’est ne pas céder à don Sabas le cupide, ne pas totalement perdre pied pour le ventre, pour la peau, tout ce que l’on a au final, comme le dit Malaparte. Mais que vaut la dignité devant la faim ? Comment partager le même rêve de dignité avec sa femme ? Et la dignité pour quoi faire ? Le débat ronge le colonel, ronge son couple et ronge le village.

Le décor du roman en rajoute à la misère du colonel. Ce village colombien paumé, semble bloqué dans le temps, immobilisé. Il suinte la pauvreté comme le colonel. Pas de lettre pour le colonel est touchant de dureté. Ici pas de pathos, pas de grands développements, la difficulté, la pauvreté sont sobrement exposées, elles sont dans les détails, dans les situations décrites. Une fatalité habite le livre qui est sobrement mise en scène et portée par Gabriel Garcia Marquez et qui est tranchante dans la conclusion de l’œuvre.

23.06.2009

Tortilla Flat - John Steinbeck

tortilla%20flatsmall.jpgA Monterrey, en Californie, durant l’entre-deux guerres, une grande histoire d’amitié, simple et touchante. Celle de Danny et de ses comparses Pilon, Pablo, Big Joe, le pirate et compagnie. Cette gentille bande de hères sans attaches mène une vie de vagabondage, totalement libre, rythmée par la quête perpétuelle d’un peu d’argent pour pouvoir s’offrir de quoi boire du vin et profiter un peu de la vie. Seulement quand Danny hérite par un heureux hasard de deux maisons, assez rapidement, s’organise une espèce de vie en communauté autour d’un idéal simple d’hospitalité, de convivialité, de fraternité, d’oisiveté et d’un peu de roublardise. Les aventures comico-tragiques liées à ce nouveau statut, à cette nouvelle vie, s’enchaînent, essentiellement liées aux questions matérielles. Comment avoir assez d'argent pour pouvoir se payer un festin et un peu de vin, ou passer la nuit sous un toit, etc.

Tortilla Flat n’est pas le chef d’œuvre de John Steinbeck, mais un livre qui peut-être agréable à lire en raison des personnages attachants, de l’accumulation d’anecdotes plus ou moins drôles ou du ton moqueur et malicieux, des vrais moments de bonheur et de tristesse qui l'émaillent. La réelle valeur du livre tient pourtant dans la question que pose indirectement l’auteur à travers l’histoire de cette bande d’amis : dans quelle mesure les idéaux purs peuvent-ils résister aux questions matérielles ? Ce qui est en jeu dans Tortilla Flat, c’est une amitié indéfectible, un amour simple de la vie, des autres, un idéal de liberté et d’existence qui unissent cette bande d’iconoclastes un peu anarchistes qui doivent faire face aux instincts primaires, aux besoins vitaux de chacun aux coups durs de toutes sortes, ainsi qu’à l'agressivité d'une société matérialiste, très éloignée d’eux, dans ses ambitions et son fonctionnement.

17.06.2009

L’étourdissement - Joel Egloff

etourdissement.jpgCe livre de Joël Egloff sent la pauvreté, la misère, le vide, la galère, la routine. Il pue avec son décor pourri et pathétique, ses personnages ridicules et risibles, ses péripéties pittoresques, son monde étriqué. Il suffit d’imaginer, un personnage principal qui travaille dans un abattoir, situé trop près d’un aéroport et qui vit avec sa grand-mère, l’arrière-plan étant occupé par une déchetterie, un climat brumeux, des souvenirs crasseux. On dirait le Nord ? Peu importent les aventures de ce héros misérable. Peu importent les histoires qu’il raconte, les souvenirs qu’il jette ci et là, les réflexions et l’envie. Tout ceci est anecdotique par rapport à sa voix. L’étourdissement, c’est une voix de la France d’en très, très bas qui traverse les étages en dessous pour nous atteindre et nous jeter à sa façon, dans son langage, dans son style, son phrasé, son univers, une réalité peu glorieuse, la classe défavorisée. Ce qui importe dans ce livre, c’est cet humour qui nous arrache rires et sourires en même temps que des grimaces de réprobation et des instants d’éclats intérieurs et de tristesse. C’est un tour de force certain que d’arriver à reproduire à travers les dialogues et les monologues intérieurs de son personnage principal, un véritable morceau de pauvreté, de vie cabossée. Une tranche de vie de malheur, de routine, de désespoir et de fatalité bien restituée dans son contexte ainsi que dans l’intériorité du personnage. Réussi.

Les vagabonds de la faim - Tom Kromer

tom kromer.jpgMoins connu que dans la dèche à Paris et à Londres ou les raisins de la colère, ce livre se situe pourtant dans la même période historique difficile qui a été le théâtre d'une crise économique mondiale génératrice d'une pauvreté inouie: l'entre deux-guerres. Les vagabonds de la paix ou encore les stiffs, ce sont les hères de la grande dépression aux états-unis. Des clochards dont le quotidien se limite à la quête de la subsistance et d'un endroit où dormir. Aucune autre perspective pour eux, il n'y a pas de travail, l'horizon est bouché. L'auteur qi a été de ce peuple des misérables n'est pas tendre avec lui-même et ses compagnons de condition. Ses mots font mal, empreints d'une insupportable lucidité. Il passe en revue dans chaque chapitre, une situation de cette vie au-delà de l'inimaginable: l'hébergement dans les missions, la mort violente d'un stiff, la lutte pour prendre le train vers l'ouest plus chaud et prometteur, l'attrait de la délinquance, de la violence, la prostitution. Ces pages ne nous épargnent rien. L'auteur nous livre les combines pour survivre et aussi l'indifférence, le mépris, le regard d'autrui, autant d'observations à mettre aux côtés de celles d'Orwell. Ici et là, quelques anecdotes lâchées comme des bombes dans nos consciences. Cette époque là était impitoyable, on le ressent aussi. Plus que le témoignage d'un phénomène massif et d'une époque rude. Un livre dur.

12.06.2009

Le requiem des innocents - Louis Calaferte

requieminnocents.jpgUne enfance misérable dans un bidonville en bordure de Lyon. La pauvreté dans tout ce qu'elle a de plus inhumain, de cruel et d'insoutenable. Ici, il n'y a pas de place pour le misérabilisme mais pour le combat, c'est la jungle. Ce livre est beau de saleté, de crasse, touchant de violence, de méchanceté, vrai d'horreur et de misère. Louis Calaferte est sans concession avec son monde, avec lui et ses jeunes camarades. Sous nos yeux médusés, il déroule cette faune hétéroclite. Les portraits sont des pépites qui font battre le livre d'un amour fou de ces gens de rien. Le livre est dur et touchant à la fois, empreint d'un univers de la fange presque disparu sous nos latitudes occidentales. Pour ceux qui pourraient oublier l'existence de ce genre de monde, pour ceux qui essaierait de travestir, d'embellir ce genre d'existence, pour ceux qui aiment la littérature tendue, nerveuse et émouvante au bord du gouffre, il y a ce livre. 

14.05.2009

Dernières nouvelles du bourbier - Alexandre Ikonnikov

ikonnikov.jpgLa nouvelle est un art tellement difficile que je ne peux modérer mon enthousiasme devant ce recueil. Alexandre Ikonnikov a réussi à éviter les écueils de ces récits courts. Les siens sont drôles, vivants et bénéficient – fait appréciable – de chutes réussies. En plus du plaisir de lecture et d’un savoir faire manifeste, le livre se flatte d’avoir une profondeur mélancolique, ironique et drôle à la fois. C’est un portrait sans concession de la Russie moderne. Chaque nouvelle est une prise de conscience de ses démons présents, passés et de son état de délabrement au tournant des années 2000. Cette grande étendue croule sous la vodka, le passé, la tristesse…La drôlerie amère de Ikonnikov la restitue avec un talent considérable. Irrésistible.

Dans la dèche à Paris et à Londres - George Orwell

a paris et à londres.jpgLorsque l'on évoque George Orwell, on pense souvent à 1984 et à La ferme des animaux, des chefs d'oeuvre qui font de l'ombre au reste de son oeuvre. Or il faut au moins découvrir ce trésor qu'est dans la dèche à Paris et à Londres. Situé durant l'entre deux guerres, le livre est une plongée dans le monde de la pauvreté et du vagabondage dans ces deux grandes capitales européennes.

Georges Orwell décrit un univers inoui de pauvreté et s'enfonce dans les méandres de la fange. Le récit, très vivant, de cette longue aventure est pour le lecteur une prise de conscience profonde de la misère, de sa vraie nature, de ses formes différentes et ses conséquences. Le livre n'a pas pris une ride - ce qui n'aurait rien changé à sa valeur en tant que témoignage des conditions difficiles du peuple des vagabonds durant cette période de l'histoire, la première moitié du XXième siècle - parce que George Orwell dépasse sa propre expérience pour réfléchir de manière intemporelle et universelle à la triste condition du démuni. Il démonte quelques idées reçues qui ont toujours cours sur les démunis, sur leur sort et la conduite à avoir. Il analyse les mutations profondes qu'engendre cet état de dénuement chez l'être humain. Etre pauvre et misérable vous transforme radicalement. Il y a peu d'expériences aussi traumatisantes. Pendant, après la misère, plus jamais on ne peut-être pareil.

Le livre fourmille de mille anecdotes, de personnages truculents, pathétiques et héroiques à la fois, de ceux que seule la misère arrive à accoucher. Il est truffé d'histoires folles, drôles, pleines d'espoirs qui ne sont jamais loin de se transformer en désespoirs d'une minute à l'autre. Le récit est prenant, les réflexions pertinentes. Il est aussi intéressant de penser à ce que ce grand écrivain a enduré pour sa plume, qu'à la description qu'il fait du milieu hôtelier en France et des instituts sanitaires en Grande-Bretagne. On est révulsé devant tant de crasse, de bassesse, parfois d'inhumanité. A lire impérativement.

13.05.2009

Contes de la folie ordinaire - Charles Bukowski

cdlfo.jpgCe qu’il y a d’incroyable et de fascinant dans les livres de Bukowski, c’est ce détachement total par rapport à ce qu’est la vie moderne et la morne réalité de l'individu lambda. Charles Bukowski est passé à un moment de l’autre côté de la ligne qui semble définir la limite de la classe moyenne et de sa morale. Le point de non retour. Il est devenu un clochard, un marginal, un de ces êtres qui effraient le badaud lorsqu’il le croise dans la rue ou dans tout autre endroit que dans un livre. Il vit dans un autre monde. Pour lui, il n’y a pas de réalité hors de l’alcool, du sexe, de la violence et pourquoi pas d'un peu d’écriture. C’est sa façon à lui, moqueuse et nihiliste de se foutre du monde et des hommes depuis là-bas, son QG dans la fange. Il jette à la face de tout un chacun, son langage ordurier, son univers glauque, ses histoires démentes et proclame indirectement la faillite du monde contemporain et dénonce ses illusions. Il y a parfois une poésie âpre et acide qui se dégage de ce livre, une sensation de dévastation intérieure totale due à une puissance déchue, broyée. Sacré personnage, pense t-on, même si finalement, cette répétition brute et pas toujours maîtrisée de sexe, de violence et de merde peut lasser dans la mesure où Bukowski est assez répétitif, totalement mégalomaniaque et parfois inconsistant. Il y a par moments un manque de qualités littéraires que ne peut totalement compenser cet univers unique. 

12.05.2009

1977 - David Peace

1977.jpg1977. Back to the Yorkshire, le nord de l’angleterre. Jack l’éventreur est apparemment de retour une centaine d’années plus tard. Une série de meurtres atroces sont effectivement commis contre des prostituées dans cette région. Coups de marteau sur la tête, viscères amenés à l’air libre, sévices sexuels, et rituels macabres: l’horreur met les personnages du livre sur les dents.

Personnages secondaires dans 1974 le premier volet de cette tétralogie, Jack Whitehead, journaliste en charge des affaires criminelles pour le post et l’inspecteur Bob Fraser mènent l’enquête à leur façon. Inspiré d’une série de meurtres ayant réellement eu lieu dans cette région de l’Angleterre en 1977, le livre est d’une noirceur implacable, d’une violence asphyxiante, dur, brut et cru. Dans ce décor de monde en décrépitude, pluie noire et drue, bars miteux, chambres puantes, rues mal fréquentées et zones de misère sociale, la traque au tueur s’organise tant bien que mal. Mais il n’est pas vraiment question ici d’un thriller ou d'une banale enquête de police. David Peace ne divertit pas ses lecteurs, il les secoue, les agrippe aux tripes et les enfonce dans la déchéance physique, morale et sociale de ses personnages et de leur univers. Jusqu’au dégoût.

Progressivement, on découvre un lieu de corruption et de violence, de dissimulation et de complicités malfaisantes, dans lequel sont jetés en pâture des personnages rongés par leurs démons - alcool, sexe, argent, pouvoir. Personne n’est celui qu’il paraît. Derrière les façades, les trafics, les bas instincts, les combines, les règlements de compte, les injustices, les vies qui s’enfoncent dans l’alcool, dans le vide, dans le sang, dans le sexe et la haine. Personne n’est innocent. La police, les médias, les prostituées, les journalistes, tout le monde semble quelque part gangrené par des affaires de mœurs ou des crimes.

Les pages tournent, l’éventreur sévit, et chacun se noie, toujours plus profond dans l'abîme, sans aucun espoir, alors que les cœurs fatigués hurlent à la demande d’amour, d’espoir, de lumière. Mais il ne reste plus que la solitude, que les corps avides, les consciences malades et le noir. Partout. Très fort.

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