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mystère

  • La disparition de Majorana – Leonardo Sciascia

    Majorana.jpgUn mystère plane sur la disparition d’Ettore Majorana, physicien italien de l’entre-deux guerres.  L’homme passe pour avoir été un génie dilettante de la physique. De la trempe des meilleurs de cette époque dont les prix Nobel Heisenberg, Segrè et Fermi –entre autres – qu’il a côtoyés. Sans doute plus que ses travaux publiés, les anecdotes au sujet de ses capacités, diffusées par ses propres collègues, ont contribué à cette réputation qu’est venue renforcer sa mystérieuse disparition en 1938 à l’âge d’à peine 32 ans.

    Alors qu’il a écrit une lettre à un de ses amis physiciens et à sa famille pour manifester clairement son intention de se suicider en prenant le bateau pour Palerme, il semble s’être ravisé, avoir débarqué dans la ville, écrit une autre lettre pour signaler qu’il retournait à Naples et renonçait à l’enseignement et peut-être avoir pris le bateau pour Naples. En tout cas, plus de traces de lui à partir de là. Alors que son passeport manque, que son compte en banque a été vidé, une question se pose : Ettore Majorana s’est-il suicidé ou non ?

    Et s’il était simplement parti vivre une autre vie ? Et s’il s’était retiré dans un couvent ? Il semblait assez original pour favoriser ce genre d’hypothèses.  Certains sont même allés plus loin en imaginant qu’il a été enlevé ou exécuté. Pourtant, un homme ressemblant au physicien aurait vécu en Argentine dans les années 50 d’après un témoin L’affaire a d’ailleurs connu un récent rebondissement avec une réouverture de l’enquête par le bureau du procureur de Rome qui a finalement conclu que le physicien ne s’était pas suicidé mais était bien vivant en Amérique du Sud dans les années 50…

    Incroyable histoire donc que celle de ce physicien dont Leonardo Sciascia décide d’écrire une brève biographie romancée qui paraît d’abord en feuilleton dans la Stampa en 1975. Centré sur les derniers jours et la disparition d’Ettore Majorana, ce petit livre dense remonte néanmoins le temps pour livrer en quelques chapitres, l’essentiel de la vie de son sujet d’étude. Il permet de saisir rapidement qui était Ettore Majorana et le contexte de sa disparition. C’était un homme singulier au contexte familial douloureux, évoluant dans les milieux universitaires riches en intrigues et qui a vécu la délicate période durant laquelle il était facile de céder à la fascination pour le fascisme ou le nazisme…

    Pour ce qui concerne la disparition de Majorana elle-même, Leonardo Sciascia opte pour une thèse plutôt audacieuse. Le génie du physicien italien lui aurait fait entrevoir les horreurs potentielles que recelaient les découvertes de la physique quantique, notamment la bombe atomique. Ettore Majorana se serait donc retiré dans un couvent pour des raisons éthiques, cherchant à échapper au cauchemar qu’il anticipait. Leonardo Sciascia interpelle donc les scientifiques sur leur responsabilité vis-à-vis de leur travail, de leurs découvertes et de leurs dérives potentielles. Une interrogation plus générale qui dépasse l’avènement de la bombe atomique et ceux qui y ont contribué.

    L’hypothèse de l’écrivain italien sur Majorana reste néanmoins très aventureuse au vu des éléments disponibles même si son travail d’enquête minutieux est indiscutable et transpire du livre. La question centrale de la responsabilité des scientifiques, d’une grande pertinence, en pâtit logiquement. Peut-être que le cas Majorana n’était pas le mieux adapté pour soulever cette problématique qui s’y dilue un peu et n’arrive pas à réellement émerger. En témoignent, les polémiques qui ont suivi la parution du livre et notamment les échanges entre le physicien Edoardo Amaldi et Leonardo Sciascia qui sont rapportés à la fin.

    Enfin, il faut aussi supporter le style un peu ampoulé et le ton un peu virulent par moments de Leonardo Sciascia. Les aspects enquête policière et démonstration d'une thèse n’y sont certainement pas étrangers mais l’ensemble est parfois lourd.

    Surtout pour ceux que le cas Majorana passionne…

  • Solaris - Stanislas Lem

    lem-solaris.jpgDans un futur indéterminé, l’homme a voyagé à travers les étoiles et a découvert la mystérieuse planète Solaris qui échappe totalement à sa science. En effet, Solaris est entièrement recouverte d’un océan à l’activité intrigante. Et s’il était vivant, doué d’une conscience ? Alors se pose la question du contact. Comment entrer en communication, échanger avec cet océan ? Cela est-il seulement possible ?

    S’il y a bien des passages du livre qui peuvent détourner les lecteurs de Solaris, ce sont ceux qui décrivent la mystérieuse planète, l’histoire de sa conquête et du « savoir » qui s’est développé autour. Et pourtant, force est de reconnaître le talent de Stanislas Lem qui fait naître ainsi une planète et un univers totalement différents. Surtout, au-delà des descriptions de l’activité de l’océan de Solaris – parfois abstraites et ennuyeuses -, les passages sur l’histoire de la pensée autour de Solaris permettent d’épaissir la réflexion autour des thèmes développés dans le roman.

    Qu’attendons-nous d’un contact, d’une rencontre du troisième type ? Et plus généralement de la conquête spatiale ? Qu’est ce qui peut en résulter ? Qu’en est-il de nos limites humaines dans la perception de ce que nous sommes, de ce qui peut-être autre, dans la communicabilité ? Où en sommes-nous du savoir sur nous-mêmes, sur notre psyché ? L’océan de Solaris est un défi qui a fini par épuiser les hommes, tarissant leur volonté et les financements pour poursuivre un défi impossible. Solaris dépasse notre entendement et notre compréhension et se refuse à nous. Ses agissements nous restent obscurs, comme ils le sont pour le personnage principal, le docteur Kelvin.

    Arrivé sur une station d’observation planant à la surface de Solaris, il est confronté à la disparition du professeur Gibarian et aux étranges comportements des deux autres habitants : les scientifiques Sartorius et Snaut. L’atmosphère inquiétante et pesante du livre est donc assez rapidement installée et ne s’évanouit qu’à la fin du livre. Le décor assez sombre, un peu délabré, marqué par une forme de chaos et d’abandon y contribue. Les évènements qui s’y déroulent aussi. Gibarian s’est suicidé, Sartorius reste enfermé dans son laboratoire et Snaut est harassé, mal à l’aise. Ils ont été et sont encore en prise avec des fantômes intimes sur lesquels on n’aura pas le mot final. Impossible pourtant de se débarrasser de la gêne, de la tension et du trouble qui envahissent les scènes durant lesquelles Snaut et Sartorius essaient d’échapper à leurs démons.

    Que sont-ils ? Des visiteurs de la même espèce qu’Harey, la femme qui apparaît au docteur Kelvin ? Harey a été le grand amour du docteur Kelvin, puis un profond traumatisme avec la fin tragique de leur histoire. Comment se fait-il que la disparue soit de retour, ici, sur Solaris, en chair et en os ? Qui peut-elle bien être, pourquoi est-elle là ? Pourquoi et comment l’océan de Solaris envoie-t-il ces visiteurs ? C’est certainement l’aspect le plus intéressant de Solaris. Confronté au simulacre de son ancien amour, le Dr Kelvin découvre des abîmes sous ses pieds.

    Il y a quelque chose de profondément humain dans cette relation que tisse Stanislas Lem entre le docteur Kelvin et la créature Harey. Le traitement qu’il fait mêle avec subtilité les questions relatives au contact avec l’océan de Solaris et des réflexions plus profondes sur la psyché, les traumatismes, l’amour, le passé, les simulacres, les illusions et notre volonté de croire. L’histoire d’amour tragique entre le docteur Kelvin et Harey et sa tentative de revivre, de construire quelque chose avec la créature Harey donnent une force et une profondeur supplémentaire à l’œuvre de Stanislam Lem. La blessure est là, profonde, pour le docteur Kelvin. Quelle rédemption possible ? Quel oubli ? Quel renouveau ?

    Solaris est un livre dense, intelligent, très stimulant, avec une atmosphère unique, touchant à sa manière. Chef d’œuvre de science-fiction.