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politique

  • Utopies réalistes – Rutger Bregman

    Utopies réalistes.jpgCe qu’il y a de formidable avec les utopies réalistes de Rutger Bregman, c’est qu’elles viennent nous bousculer dans certaines de nos croyances que nous avons transformées en totems, confortés par leur correspondance avec l’esprit de l’époque, le bruit médiatique dominant et ce qui nous paraît être du bon sens. Nietzsche nous avait pourtant prévenus que le pire ennemi de la vérité n’était pas le mensonge mais bien la conviction. La doxa libérale a profité d’un long travail de sape commencé au cœur même des regrettées trente glorieuses et parvenu à son apogée depuis la crise déclenchée par les chocs pétroliers pour imposer durablement son emprise sur les esprits. Il est pourtant urgent de se défaire de nos à priori libéraux et des idées reçues pour essayer de construire un monde nouveau, d’autant plus que l’actuel semble nous condamner à une impasse écologique qui ne doit pas masquer une impasse sociale protéiforme aux échelons national et international.

    C’est en cela que l’essai de Rutger Bregman est rafraichissant et indispensable. Au-delà de ce qu’on peut penser de son propos et surtout de ses illustrations, il est salutaire dans la mesure où il ne se résigne pas à accepter des idées rebattues et un discours conventionnel et peu inventif. Nous sommes bien en manque d’utopies et de tentatives d’appréhender et de construire un futur positif, à même de saisir les opportunités offertes notamment par le progrès technique et la globalisation. Rutger Bregman refuse le laisser-aller et le pessimisme ambiant pour forger un volontarisme, qu’avec paresse on pourrait qualifier de gauche, qui ambitionne de transformer nos sociétés et toute la richesse qu’elles produisent en un mieux-être général. Cette ambition globalisante est la bienvenue ne serait-ce que parce qu’elle secoue le cocotier et les penseurs endormis.

    Il n’y a dans ce que Rutger Bregman propose rien de forcément nouveau ou d’éléments dont on n’a jamais entendu parler, mais il est intéressant de rassembler le tout, de le vulgariser et de l’illustrer à partir d’exemples solides et argumentés avec l’ambition d’un prosélytisme qui peut influer sur les esprits et les idées. Un autre monde est possible. Si ce n’est la semaine de quinze heures comme il l’affirme, c’est en tout cas la réduction continue du temps de travail. Si ce n’est l’ouverture totale des frontières, c’est une autre politique migratoire que celle qui voit les drames se multiplier aux quatre coins du monde pour ceux qui partent de chez eux. Si ce n’est le revenu de base universel inconditionnel, c’est la marche progressive vers un minimum qui assure au moins la dignité à chacun et qui lui permet d’envisager sereinement ses perspectives futures même en cas de coups durs. Etc.

    La naïveté dont le jeune historien néerlandais fait preuve devrait être appréciée plutôt que raillée car c’est bien l’état d’esprit qui manque à nos sociétés occidentales vieillissantes pour tenter de rendre ces utopies le plus réalistes possibles. Rutger Bregman tient d’ailleurs à sa conviction et à son ton qui lui permettent de dérouler ces idées, de les vulgariser avec beaucoup de pédagogie et de clarté pour toucher le plus grand nombre. La grande force du livre réside dans ses exemples et ses anecdotes qui permettent à ses idées d’avoir plus de poids et de s’imposer comme de vraies possibilités ou alternatives. Qu’il donne des exemples concrets, historiques, documentés ou qu’il s’appuie sur les travaux d’économistes célèbres comme Thomas Piketty ou d’autres, Rutger Bregman s’efforce d’avoir une rigueur qui n’étouffe pas le rêve qu’il porte d’une société autre, meilleure.

    Sans rien révolutionner, un livre didactique, enthousiaste, rafraîchissant, stimulant et bienvenu.

    A lire.

  • Mainstream – Frédéric Martel

    mainstream.jpgMainstream, c’est le récit d’un univers culturel, surtout la musique et le cinéma, dominé par les Etats-Unis depuis plusieurs décennies mais qui se retrouve challengé à la marge par l’émergence de productions culturelles des mondes périphériques (Asie du Sud-Est, Amérique latine, etc.). Frédéric Martel s’attache tout au long de ce gros pavé à démontrer comment la culture, ce soft power, est un enjeu stratégique d’importance majeur qui n’évolue pas librement mais est le fruit de politiques délibérément mises en place par des états. La production culturelle n’est ainsi pas détachée des soubresauts du monde politique et économique globalisé et se retrouve profondément liée aux évolutions de l’histoire.

    Pour étayer son propos, on ne peut pas dire que Frédéric Martel ménage ses efforts. Ce sont des pages et des pages d’entretiens menés aux quatre coins du globe et un interminable travail documentaire révélé par le catalogue de sources qui appuie son livre. 1250 entretiens sur le terrain dans 30 pays et près de 150 villes à travers le monde, c’est un travail qui ne peut que compter pour saisir les stratégies qui déterminent le poids et l’influence de l’industrie culturelle américaine dans le monde malgré son effritement latent et les contre-stratégies des puissances concurrentes (protectionnisme, censure, copie du modèle américain…). Pourtant, Mainstream est un livre qui reste globalement décevant en raison de plusieurs défauts majeurs.

    Le livre de Frédéric Martel est très descriptif et pas assez analytiques. Il n’en paraît que plus long et plus ennuyeux à la longue, étant donné son volume. En effet, l’essayiste se lance dans une accumulation de portraits d’industries culturelles qui relève au final d’un patchwork et d’une succession de chiffres qui finissent par ne pas dire l’essentiel sur ce qu’est la nature profonde de ce mainstream. On passe ainsi un peu à côté des contenus alors que c’est quelque chose de central dans cette guerre culturelle. Il est difficile de faire l’impasse sur les idéologies, les récits, les symboles, les modèles, les tendances, les esthétiques qui sont véhiculées par ce mainstream pour s’en tenir uniquement à l’aspect économique et aux flux.

    Plus grave, le livre de Frédéric Martel semble rater des évolutions cruciales qui sont en cours dans ces industries culturelles qu’il décrit. Les politiques culturelles alternatives mises en œuvre en Europe sont ainsi rapidement éludées en fin d’ouvrage. Quasiment aucune place n’est accordée à la contre-culture qui ne peut qu’essayer de trouver sa place face à ce mainstream et éventuellement l’influencer. Il n’est que peu ou pas assez question finalement de l’impact de la révolution numérique en cours. C’est pourtant un point crucial et c’est bien dommage.  Tout ceci finit par affaiblir l’intérêt du livre de Frédéric Martel qui est déclinant au fil de la lecture. Paradoxalement un peu superficiel…

    Imposant mais pas assez poussé, trop descriptif. Décevant.

  • Amsterdam – Ian Mc Ewan

    ian_mcewan_amsterdam.jpgLa citation de W.H Auden, extraite de La croisée des chemins, en épigraphe d’Amsterdam dit l’essentiel du livre : « Les amis qui furent ici ensemble et s’étreignirent sont partis, chacun vers ses erreurs ». La mort de Molly Lane, critique et gastronomique et photographe qui fréquente la haute société Londonienne, est le point de départ de cette histoire centrée sur l’amitié et les valeurs morales. D’un côté, Clive Linley, musicien reconnu, en charge de composer une symphonie pour le millénaire, de l’autre Vernon Halliday, patron de presse, qui essaie de redresser un vénérable quotidien en train de prendre la poussière. Jusqu’à quoi sont prêts ces deux protagonistes pour arriver chacun à leurs fins ? Que sont-ils prêts à sacrifier sur l’autel de leurs ambitions personnelles ?
    Il est facile pour chacun d’entre nous de travestir nos pires actions avec les habits de la vertu pour garder la face alors que nous piétinons allègrement les valeurs morales que nous prétendons défendre. C’est ce que font Clive et Vernon, chacun sous le regard de l’autre. En fait, ils n’ont en tête que leurs carrières professionnelles et leurs prestiges personnels respectifs quand ils basculent, chacun à leur façon de l’autre côté de la morale. Place à la mesquinerie, à l’égoïsme, au cynisme et à la lâcheté, qui font que ces vieux amis en arrivent à s’interroger sur le sens de leur amitié et à ne plus se reconnaître au point de se dire : « nous savons si peu de choses les uns des autres. Tels des icebergs, nous ne donnons à voir que la surface, d’une apparente clarté à l’usage du monde, d’un moi dont l’essentiel reste immergé. »
    Comme souvent, Ian McEwan fait montre d’un réel sens de l’immersion, en nous plongeant complètement dans le quotidien professionnel de ses deux personnages. Les pages sur la musique avec Clive ont une certaine beauté et sont réussies, portant au passage une réflexion acide sur la création artistique. Celles sur la conduite de la rédaction d’un quotidien avec Vernon sont fouillées et révélatrices des problématiques actuelles du journalisme coincé par l’effritement des ventes et tenté par le spectaculaire et l’indécence au détriment d’un traitement de fond et de la qualité. L’auteur anglais permet ainsi aux questions éthiques auxquelles sont confrontés ses deux personnages de prendre plus de relief.
    Ian McEwan a un savoir-faire évident qui lui permet de mener habilement son intrigue qui monte crescendo vers une conclusion paroxystique. Il déshabille progressivement ses personnages avec intelligence, révélant leur côté obscur qui est l'enjeu central de son livre. Amsterdam pourrait ainsi être une totale réussite n'eut été la fin pour laquelle l'auteur anglais a opté. C'est vraiment dommage car ce dénouement, quoi qu’original, est un peu prévisible, trop scénarisé, voire grotesque. L'impression globale du livre souffre donc de sa dernière partie sans suspens et un peu longuette. Ce n’est néanmoins pas l’essentiel à retenir d'Amsterdam qui a d’autres qualités: une fluidité dans la narration, une écriture limpide et beaucoup d’ironie.

    Moins dense et abouti que Samedi ou Expiation.
    Booker Prize 1998.
    OK.