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prison

  • Une journée d’Ivan Denissovitch - Alexandre Soljenitsyne

    Denissovitch.jpgImpossible d’écrire sur Une journée d’Ivan Denissovitch sans évoquer son contexte d’écriture et de publication. Alexandre Soljenitsyne a été condamné au goulag en 1945 pour avoir critiqué dans une lettre, les compétences militaires de Staline. Il y a passé plus de dix ans avant de bénéficier de la politique de déstalinisation de Nikita Khroutchev pour être libéré et publier Une journée d’Ivan Denissovitch. Le roman décrit la journée type d’un Zek, le personnage principal éponyme, et délivre ainsi un des premiers témoignages littéraires des insupportables conditions d’existence des prisonniers du goulag.

    C’est d’abord à ce titre que ce livre est édifiant. Cette journée type est un calvaire sans nom qui commence aux aurores d’un hiver sibérien et qui s’accompagne de son lot de corvées, de souffrances, de privations et de galères. Longue est la liste de travaux et de pièges que recèle le simple quotidien pour un zek à la merci d’un univers brutal et mortel. Alexandre Soljenitsyne dépasse le cadre de la journée d’Ivan Denissovitch pour dessiner au-delà de la pénibilité du camp, les mécaniques de fonctionnement mais aussi de survie qui sont en place à l’intérieur du goulag. Tout est affaire de stratégies, d’habitudes, de méthode et d’expérience. Ce n’est qu’à ce prix-là qu’il est possible d’arriver à tenir, à apprécier même certains moments alors que l’espoir d’une libération future n’a aucune consistance.

    Il y a quelque chose de terrible à réaliser que cette insupportable journée décrite par Alexandre Soljenitsyne, est en fait une journée plutôt positive pour son héros parce qu’il a déjà réussi à la traverser sans encombres, à rester vivant et même à trouver des éléments qui pourraient servir pour les jours prochains. C’est ce sentiment  qui fait comprendre pleinement la banalisation de l’horreur, l’acceptation d’une destinée cruelle, la défaite d’individus écrasés par un système violent et monstrueux. Tout aurait pu être bien pire. Ne pas mourir est déjà une victoire. Et probablement la seule possible en ces lieux.

    Témoignage incontournable et précieux, une journée d’Ivan Denissovitch est un livre court mais dense qui marque autant par la figure du zek Choukov et son quotidien qu’il déroute parfois par son style sec, très épuré et par moments confus.

  • Le baiser de la femme-araignée – Manuel Puig

    Puig.jpgEntièrement situé dans une prison en Argentine pendant la dictature, Le baiser de la femme araignée raconte les échanges entre deux prisonniers qui partagent la même cellule. D’un côté, Molina, un homosexuel très efféminé, complètement apolitique, qui est incarcéré pour un détournement de mineurs, de l’autre, Valentin qui est emprisonné en raison de son activisme politique. Ces deux hommes que tout oppose finissent par développer une relation unique qui dépasse l’amitié. Une relation qui part de l’attention et de l’affection que porte Molina à Valentin et qui le pousse à lui raconter des vieux films pour l’occuper, à le nourrir et à lui prodiguer des soins quand nécessaire.

    Ouvrage culte, qui a bénéficié d’une adaptation cinématographique saluée au milieu des années 80, le baiser de la femme araignée est un livre duquel je suis resté distant tout au long de la lecture. Il y a d’abord la forme de ce livre. Il s’agit d’un dialogue quasi ininterrompu de plus de 300 pages qui peut être déroutant de prime abord mais qui surtout au long cours s’avère d’un intérêt limité, freinant les possibilités d’exploitation de la situation carcérale et des expériences personnelles des deux protagonistes principaux. L’ensemble reste ainsi finalement sous-exploité au nom de cet artifice narratif.

    Ensuite, il y a le pari de raconter ces quelques films datant des années 40-50 à travers le personnage de Molina. Ces films sont censés agir dans le sens d’une communicabilité qui de prime abord paraît impossible. En réalité, le dialogue reste très superficiel et binaire, même si la fin du livre voit finalement Molina dépasser sa simple recherche de l’amour pour embrasser la quête d’une plus grande justice sociale au travers de la lutte révolutionnaire et Valentin faire le chemin inverse. Surtout, le livre se révèle ennuyeux et long en raison de ces longs passages consacrés à ces films que je n’ai pas réussi à voir comme des hommages au cinéma d’une certaine époque. Ce sont surtout des nanars peut-être cultes mais qui avec leurs pointes de fantastique et un quota d’eau de rose ont fini par me désintéresser du livre, de Molina et de Valentin.

    Reste maintenant la réflexion sur la sexualité, plus précisément sur l’homosexualité, qui sert de porte d’entrée à Manuel Puig pour remettre en question l’enfermement de chacun dans des conventions sociales de toutes sortes, sur les genres, sur les valeurs, les comportements, etc. L’invitation à se libérer est bien sûr salutaire, par moments subversive, mais n’est pas assez présente dans le livre ou assez marquante pour en faire oublier les défauts.

    A oublier.

  • Arrêtez-moi là – Iain Levinson

    arretez-moi_la.jpgCa aurait dû être une course comme une autre pour Jeff Sutton, 36 ans, chauffeur de taxi à Dallas. Transporter une femme depuis l’aéroport jusqu’à son domicile pour la fin de son service et puis rentrer chez lui. Seulement voilà, la femme n’a pas assez de monnaie et doit entrer chez elle en prendre à l’étage. Pendant ce temps, elle autorise Jeff à utiliser les toilettes du rez-de-chaussée. C’est à ce moment-là que les choses basculent. En attendant que la femme redescende, Jeff, qui a été poseur de fenêtres dans le passé, a le malheur de s’intéresser à une des fenêtres du rez-de-chaussée, de la manipuler et d’y laisser ses empreintes. Le lendemain, la police vient le chercher à son domicile et lui apprend qu’il est accusé de l’enlèvement de la jeune fille de cette femme. La faute aux empreintes sur la fenêtre. Mais aussi au fait que Jeff a nettoyé sa voiture à la vapeur pour effacer les traces de vomi de deux adolescentes ivres qu’il a charitablement transporté gratuitement alors qu’il clôturait son service. Alors que ce devrait être, somme toute chose aisée pour Jeff de se sortir de cette galère, tout s’enchaîne au contraire dans le mauvais sens.  

    Avec arrêtez-moi là, Iain Levinson livre une critique virulente du système judiciaire américain. Pour cela, il est sans pitié avec Jeff, son personnage principal. C’est une véritable descente aux enfers qui accable le pauvre chauffeur de taxi qui découvre une réalité atroce, bien éloignée de celle du tube cathodique – et des séries -auquel il ne cesse de faire référence. La réalité est en fait bien plus dure, plus atroce et plus absurde qu’à la télévision. Alors qu’il encourt potentiellement la peine de mort, l’enquête est bâclée par les policiers, son avocat commis d’office s’avère peu impliqué dans sa défense et moyennement compétent et presque rien ne concourt à enrayer l’impitoyable machine judiciaire. Il faut dire que ça semble arranger un peu tout le monde que Jeff soit le coupable. Tant pis si un innocent y passe, s’il se retrouve broyé, brisé, concassé par cette mécanique folle.

    Arrêtez-moi là dénonce un système transformé en spectacle. La critique d’Iain Levinson est large et n’hésite pas à inclure les media qui jouent un rôle non négligeable dans ce cirque. Leur rôle est pernicieux aussi bien en amont que lors du procès, mais également après, surtout en cas d’erreur judiciaire. Ils contribuent à monter un cyclone au centre duquel est jeté un bouc émissaire dont l’innocence et l’existence comptent bien peu au final. L’auteur américano-écossais s’attaque aussi à l’univers carcéral qui n’est pas seulement l’issue putative du procès mais est intégré au système et condamne le prévenu désargenté à y séjourner et donc à se frotter à une réalité complètement autre et très effrayante.

    Ce n’est pas un hasard non plus si Jeff Sutton, la victime de toute cette affaire, est un membre de la classe moyenne basse, paupérisée, des Etats-Unis. Il permet à Iain Levinson de continuer le portrait acide qu’il fait d’une Amérique qui tombe, depuis son premier livre. C’est cette Amérique-là, qui a du mal à joindre les deux bouts, qui est empêtrée dans une certaine misère économique mais aussi sociale et humaine, qui est la victime d’un système judiciaire qui fait aussi la part belle à l’argent.  En effet, vaut mieux être riche pour pouvoir se payer un bon avocat, la caution, etc. sinon attention à la chute…  

    Librement inspiré d’un faits divers, Arrêtez-moi là est un livre qui ne rechigne pas à l’humour noir. Iain Levinson est un auteur au style énergique et direct qui sait être drôle et acide, sans pour autant que sa charge contre le système judiciaire et médiatique ne perde en pertinence et son propos en lucidité.

    Très bon.