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racisme

  • Americanah – Chimamanda Ngozi Adichie

    A14235.jpgJeune étudiante issue de la classe moyenne de Lagos, Ifemelu a quitté son Nigéria natal et Obinze son premier amour, pour aller poursuivre ses études aux Etats-Unis. Là-bas, après la galère des débuts, elle est finalement devenue une vraie « Americanah », une immigrée nigériane intégrée. Diplômée d’une prestigieuse université américaine, elle gagne bien sa vie en tenant un blog à succès qui traite de la question noire au sens le plus large possible et qui s’intitule : observations diverses sur les Noirs américains (ceux qu'on appelait jadis les nègres) par une Noire non-américaine. Une réussite relative qu’elle décide de remettre en question en prenant la décision de rentrer au pays après plusieurs années. D’une certaine façon pour se retrouver, mais aussi avec le secret espoir de retrouver Obinze pour reprendre leur histoire d’amour inachevée là où elle l’avait brutalement abandonnée. Avec Americanah, Chimamanda Ngozi Adichie a entrepris d’écrire une œuvre d’une richesse, d’une profondeur et d’une densité remarquables. C’est d’autant plus impressionnant que son livre est d’une grande ambition, essayant de couvrir entièrement plusieurs thèmes qui en font un œuvre multiple qui pour autant ne se désunit jamais.  

    Americanah, c’est donc un livre sur la condition noire. Une condition qu’Ifemelu découvre en arrivant aux Etats-Unis, pays où la question de la race est omniprésente et encore extrêmement sensible. La condition noire qui est aussi regardée sous un angle différent, européen ou anglais, lorsqu’Obinze émigre à son tour au Royaume-Uni. Toutes les questions que vous n’avez jamais osé (vous) poser sur les noirs sont abordées par l’auteur Nigérian. De la plus triviale en apparence sur les cheveux des noirs jusqu’aux relations amoureuses interraciales en passant par les interrogations culturelles, identitaires. C’est une œuvre salutaire de dénonciation des clichés, du racisme ordinaire dans le monde occidental, mais aussi une réflexion sur ce que signifie être noir aujourd’hui en occident. Et plus précisément d’être une femme noire (ce n’est pas négligeable de le signaler).

    Americanah, c’est aussi un livre sur l’immigration. Chimamanda Ngozi Adichie fait le pari difficile mais réussi d’explorer trois moments complètement différents de l’immigration : la période précédant le départ du pays d’origine, celle passée dans le ou les pays d’accueil et enfin celle du retour au pays qui parfois n’intervient jamais. Une fois de plus, aucune question n’est éludée par l’auteur nigérian qui ne se contente pas de suivre des sentiers battus. Les immigrés qu’elle évoque ne sont pas forcément ceux qui sont souvent mis en scène par ailleurs. Ce sont des jeunes étudiants de la classe moyenne nigériane, parfois des immigrés légaux, qui finissent par s’en sortir et par évoluer dans les classes moyennes ou supérieures de leurs pays d’accueil. Elle ne tait pas pour autant toutes les difficultés rencontrées sur place: de la détresse financière aux subterfuges du mariage blanc ou de la substitution d’identité sans parler des souffrances liées aux différences culturelles, les épreuves du racisme, de l’expulsion du territoire etc.

    C’est sans doute lorsqu’elle aborde la question du retour, ce spectre omniprésent dans la vie de l’immigré, que Chimamanda Ngozi Adichie est encore plus intéressante. C’est un moment qu’elle n’idéalise pas, expliquant la difficulté de cette décision, tous les doutes qui l’entourent et les écueils de la réadaptation dans son propre pays. Le retour est l’occasion de faire une peinture sociale du Nigéria actuel en comparaison avec l’époque à laquelle Ifemelu s’est envolée pour les Etats-Unis. Cette dernière jette un regard critique sur son propre pays, n’hésitant pas ainsi à fustiger les pratiques culturelles les plus courantes : la corruption, l’obsession pour le mariage et la réussite financière, la déconnexion des ex émigrés du reste de la population, l’amour des séries made in Nollywood (le Hollywood nigérian)…

    Americanah est finalement aussi un roman d’apprentissage qui évoque l’amour et la famille, l’amitié et le mariage à travers les destins croisés d’Ifemelu et d’Obinze. Le livre est quasiment une saga qui ne sacrifie pas uniquement au roman d’idées bien qu’il en regorge. Chimamanda Ngozi Adichie est déjà une romancière chevronnée qui montre un savoir-faire dans la construction narrative. Elle n’hésite ainsi pas à alterner les personnages et les allers-retours entre le présent et le passé sans perdre pour autant le lecteur. Bien au contraire, ce dernier est captivé par l’enchaînement de péripéties et d’histoires qui donne un rythme soutenu et haletant au livre sur plus de 600 pages.  

    Il est d’autant plus facile d’accrocher à Americanah que Chimamanda Ngozi Adichie a une écriture vive, piquante et sensible. Elle arrive à être drôle ou triste, didactique ou plus intime tout en restant au plus près de ses personnages. Que ce soit dans les billets du blog d’Ifemelu ou dans le reste du texte, elle arpente des terrains glissants tout en faisant preuve d’une grande lucidité et d’un haut degré de maîtrise de son sujet. Il y a une justesse dans la langue et dans le ton qui convainquent le lecteur.

    Un roman fort, puissant et engagé.

    Chef d’œuvre, tout simplement.

  • Debout payé – Gauz

    CV-Gauz-Cheeri.jpgDebout payé est un roman qui part de l'angle du vigile de magasin ou de l'agent de sécurité pour parler d'immigration, de racisme mais aussi de consumérisme. Comment ? Simplement parce que les vigiles sont désormais partout, à l'entrée et à l'intérieur de nos centres commerciaux ou magasins favoris. Obligés de nous surveiller pendant des heures interminables, ils sont aux premières loges de nos comportements consuméristes. Et au cas où vous ne l'auriez pas vraiment remarqué, la plupart du temps, ils sont noirs et, je vous le dis au cas où vous n'oseriez pas poursuivre le raisonnement, immigrés.

    Gauz trace donc à grands traits trois décennies d'immigration africaine, plus particulièrement ivoirienne, à travers le destin de sans-papiers devenu vigiles. Il alterne ces passages narratifs à la troisième personne, de facture classique, avec des sortes d'interludes. Ces derniers sont des compilations hétéroclites d'aphorismes, de réflexions, d'observations ou d'anecdotes issus de l'expérience de vigile de l'auteur et donc de ses personnages. Ils concernent essentiellement les comportements des clients, consommateurs et les méandres du métier d’agent de sécurité.

    Ce qu'il y a indubitablement d'intéressant dans le livre de Gauz, c'est le point de vue du vigile qui est original et peu commun en littérature: un coup de projecteur sur un métier plutôt difficile, pavé d'ennui et de douleurs musculaires liées à la station debout, la mise en lumière d'un observateur de notre quotidien, à la fois omniprésent et un peu transparent pour tout le monde.

    Pour le reste, je dois avouer que j'ai eu du mal à apprécier ce livre pourtant très bien reçu par la critique. Il faut dire que je reste encore un peu interloqué par la relative pauvreté de ces interludes qui constituent une bonne partie du livre. Ces passages sont généralement faibles, parsemés de jeux de mots douteux, de petites scènes banales et plutôt pauvres que parfois sauvent un trait d'humour de l'auteur. Plus que de la fraîcheur ou du piquant, j'ai surtout noté un manque de finesse dans ce qui ne peut être sérieusement désigné comme « une satire sociale » ou « une critique de la société consumériste ».

    Debout payé est-il vraiment meilleur dans son récit principal ? Pas vraiment. Au-delà de personnages un peu mono chromiques et dessinés à la hâte, le livre se révèle léger en ce qui concerne l'immigration africaine et ivoirienne qui est vue à travers un angle finalement étroit et peu complexe, anecdotique même, au regard d'autres romans sur le même sujet, ceux de Fatou Diome par exemple. Il y a une certaine superficialité dans le traitement des thèmes qui transparaît dans le pompeux découpage du récit principal en décennies.

    Ces quelques tranches de vie assemblées plus ou moins habilement ont du mal à ne pas être évanescentes. Debout payé manque en réalité d'épaisseur, tout comme l'écriture de Gauz qui ne peut que se réfugier derrière quelques néologismes ou mots d'argot ivoirien pour cacher une relative platitude.

    Meilleur premier roman français de 2014. Vraiment ?

    Déception.

  • L’homme illustré – Ray Bradbury

    l-homme-illustre.jpgL’homme illustré est un exemple de bonne science-fiction des années 50. L’ouvrage est construit comme bon nombre d’autres de l’époque. Un recueil de nouvelles compilées et reliées entre elles par un fil conducteur relativement ténu. En l’occurrence, les dix-huit nouvelles indépendantes du recueil s’articulent autour de la rencontre entre le narrateur et le fameux homme illustré éponyme dont le corps tatoué n’est rien d’autre que le réceptacle de toutes ces histoires. Originale et plutôt inspirée, l’histoire de cet homme maudit, réceptacle de visions mystérieusement animées du futur peut être également perçue comme une lointaine ébauche des hommes-livres de Fahrenheit 451.

    La plupart de ces nouvelles sont assez datées, portant en elles des interrogations, des espoirs et des craintes de l’époque de leur rédaction, sans pour autant être totalement dépassées. Il y est en effet surtout question d’apocalypse et de fin du monde avec une inquiétude du feu nucléaire aujourd’hui moins palpable qu’à l’époque du rideau de fer. A travers chacun de ses récits, Ray Bradbury se lance aussi dans une critique toujours actuelle de la guerre mais aussi de la censure, une dénonciation du racisme et déjà de la société de consommation et du futile. Le tout étant souvent tourné vers les étoiles et plongé dans une ambiance omniprésente de conquête spatiale qui est aussi le reflet des fifties.

    Que les amateurs de hard science-fiction passent leur chemin. Ils pourraient être crispés ici par le côté naïf et complètement déconnecté de toute réalité scientifique de Ray Bradbury. Dans l’homme illustré, les fusées sont légion, conduites comme de simples voitures, les autres planètes du système solaire sont facilement atteignables et habitées, habitables par d’autres créatures ou des humains sans mention d’une quelconque terraformation. Tant pis si tout cela est un peu kitsch, l’essentiel est en effet ailleurs, dans l’humanité et la poésie que Ray Bradbury insuffle à chaque récit. Tous les grossiers artifices de cette science-fiction à papa ne servent qu’à dessiner quasiment à chaque fois des perspectives humanistes d’une force remarquable. Ces textes sont souvent touchants, portant derrière leur fantaisie apparente un regard perspicace sur des questions de société et tout simplement sur les hommes.

    Dans un ensemble malgré tout inégal, mentions spéciales donc à la brousse, aux automates qui font preuve d’une certaine intuition et sagacité vis-à-vis de la technologie (réalité virtuelle et robotique), aux superbes comme on se retrouve et kaléidoscope qui évoquent avec beaucoup de sensibilité le racisme et la condition humaine, à la grand-route et à la pluie, témoins convaincants d’une littérature  et des thèmes de cette époque.

    Un bon recueil pour découvrir Ray Bradbury avant de se tourner vers les chroniques martiennes et surtout vers l’incontournable Fahrenheit 451.