Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

rasta

  • Sous le règne de Bone – Russell Banks

    66897634.gifLa vie de Chappie n’est pas vraiment drôle. A 14 ans, le jeune homme se morfond à Au sable, minuscule bourgade perdue dans l’état de New-York. Crête de Mohawk, piercings et attitude vaguement rebelle, il ne pense qu’à fumer des joints. On n’en ferait pas moins à sa place à vrai dire tellement le décor autour de lui est glauque. C’est l’Amérique de la lose, une ville déclassée qui a l’air de survivre au milieu de nulle part grâce à une base aérienne et un centre commercial. Qu’est ce qui pourrait bien empêcher Chappie d’être sur la mauvaise pente ? Pas son géniteur aux abonnés absents depuis sa petite enfance, ni sa mère victime ordinaire du combat quotidien désespérément accrochée à son beau-père, encore moins ce dernier, alcoolique, violent et sur qui pèse un grave soupçon confirmé plus loin dans le roman.

    C’est triste ? Oui, comme toute chute. La plongée de Chappie dans la délinquance paraît rapidement inéluctable. Elle ouvre la voie à un roman d’apprentissage placé sous le signe du road movie. Version hard. La route comme échappatoire, comme destin, comme avenir ? Oui, il faut que Chappie devienne Bone et celui-ci un adulte, chaque jour plus lucide, sur lui-même, sur le monde qui l’a engendré, sur sa voie à trouver. Russel Banks trace le chemin de son personnage à coups d’aventures et de péripéties entraînantes mais aussi choquantes. Ci et là, de l’état de New York jusqu’en Jamaïque, l’univers de Chappie, devenu petit dealer SDF, est marqué par la délinquance, la débrouille, le dénuement, l’incertitude de chaque instant, le tout dans un brouillard de hasch alors que le sang coule, l’argent et la drogue circulent dans une atmosphère sous tension. Russel Banks n’en a rien à faire de la morale et de la bienséance avec ce portrait d’adolescent mal dans sa peau et son roman n’en est que plus vrai, plus dur, sans être racoleur.

    Une fois entré dans l’histoire, il est difficile pour le lecteur d’abandonner l’itinéraire complexe et torturé de Chappie. Il est facile de s’attacher à ce dernier, car sa voix est sans concession, dénuée de misérabilisme, teintée de sincérité. Elle a des accents d’un humanisme souvent surprenant, en contraste avec le tragique de tout ce que vit Bone. Il ne s’effondre jamais complètement et arrive à échapper à l’abîme à chaque fois, finalement porté par des ambitions d’une noblesse très ordinaire : s’en sortir en faisant ce qui lui semble le plus juste possible. On se rend compte de la profondeur de la quête identitaire de ce jeune homme, avec son questionnement incessant de la morale, la recherche de ses racines, de son père et son besoin d’une famille de substitution. Ce sera fait avec Rose et surtout I-Man, un immigré clandestin jamaïcain – dont le bla bla rastafari peut agacer. I-man, c’est la porte d’entrée qu’utilise Russell Banks pour faire entrer la Jamaïque – qu’il connaît et décrit bien - dans le dernier tiers du roman. Du coup, la réflexion de Bone s’enrichit des thèmes de l’esclavage, des rapports interraciaux et du racisme et bien sûr du Rastafarisme.

    Solide, ce roman d’apprentissage contemporain de Russell Banks est une réussite qui tient sur la longueur avec des aventures captivantes qui dessinent un portrait peu reluisant de l’Amérique qui tombe, celle d’en bas et de la Jamaïque.

    Prends ça, Holden Caulfield. Efficace et juste.