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  • Il est avantageux d’avoir où aller – Emmanuel Carrère

    Carrère.jpgAvant d’être le brillant romancier que je porte en haute estime, Emmanuel Carrère est également un journaliste-reporter qui n’a cessé d’écrire depuis des années dans la presse française et internationale. Ce livre est un volumineux recueil de ces articles qui s’intéressent aux sujets les plus hétéroclites. On passe d’un reportage sur la Roumanie post-Ceausescu à une plongée singulière dans le forum de Davos en faisant étape avec une réflexion sur l’œuvre de Philip K. Dick, une ébauche de la vie d’Edouard Limonov ou une brève lecture critique du génial Cavalier suédois de Léo Perutz ou la recommandation du très méconnu Epépé de Ferenc Karinthy.

    C’est ça, il est avantageux d’avoir où aller, plus qu’un simple recueil d’articles : une invitation à la littérature bien sûr, au cinéma, mais aussi aux voyages (souvent en Russie…), une fenêtre ouverte sur d’horribles faits divers ou sur une actualité, aujourd’hui dépassés. Ces textes constituent un corpus de réflexions qui abordent finalement les sujets les plus variés à travers le talent d’Emmanuel Carrère. Ce livre est d’ailleurs surtout une entrée dans son intimité qui ne peut que ravir les connaisseurs de son œuvre. On y découvre la gestation de la plupart de ses livres qui ont souvent été d’abord des reportages. On y retrouve aussi son écriture unique, lucide et ironique, affranchie des entraves de la fiction (ou ici des règles du journalisme classique), du souci de faire disparaître l’auteur de l’œuvre puisque bien souvent au contraire il s’agit finalement toujours de tout ramener à lui-même, à sa vie, à ses doutes.

    On devrait picorer cet ouvrage et on se découvre à le dévorer d’une traite. Non seulement parce qu’il est passionnant à chaque sujet, mais également parce qu’il s’en détache finalement une unité qui est évidente pour tout lecteur familier de cet écrivain. D’autres vies que la sienne…qui sont à chaque fois pressées, questionnées, interrogées, pour finalement interpeller la sienne et les nôtres.

    Il est avantageux de pouvoir se tourner vers une valeur refuge quand on souhaite lire un bon livre.

    Excellent.

  • La fortune de Sila – Fabrice Humbert

    La-fortune-de-Sila.jpgParis, 1995, le meilleur restaurant de la place. Mark Ruffle, homme d’affaires américain fruste écrase le nez de Sila, un jeune serveur africain coupable à ses yeux d’avoir écarté son sale garnement qui l’empêchait de passer. Assistent à la scène : Soshanna, la femme de Mark, effarée par son comportement, Lev Krachenko l’oligarque russe et sa femme, l’intellectuelle Elena, Simon Judal le mathématicien un peu autiste et son meilleur ami l’ambitieux Matthieu Brunel. A ce moment-là, aucun ne le sait vraiment, mais tous se trouvent au milieu du gué, au mitan d’existences qui vont prendre une autre tournure, embarquées dans la marche funeste de l’époque.

    Il faut saluer le travail romanesque de Fabrice Humbert qui se lance dans une fresque d’envergure impliquant une petite dizaine de personnages, principaux et secondaires, sur plusieurs continents. A partir de cet incident au restaurant, il raconte de manière prenante l’existence de chacun de ses personnages. Il les insère dans une chorégraphie plutôt maîtrisée qui voit leurs destins se croiser, se mêler dans un mouvement double de grandeur et de décadence. Si certains personnages comme Simon et Mathieu sont plutôt réussis, convaincants avec des portraits psychologiques et des biographies assez touffus, certains sont plutôt uniformes comme Mark ou Elena. On peut même dire que le personnage de Sila manque un peu d’épaisseur.

    Mais là n’est pas le plus important car Fabrice Humbert a une ambition plus grande qui mérite à elle seule un accessit : saisir quelque chose de l’esprit de l’époque, du temps, le Zeitgeist. C’est un des rares romans contemporains, français qui plus est, à essayer de nous montrer comment nous avons collectivement courbé l’échine face à la valeur argent. Comment celle-ci a triomphé et avec elle d’une certaine façon, le cynisme et l’avidité, balayant tout idéalisme, écrasant tout ce qui n’est pas soumis à Mammon. Fabrice Humbert l’illustre à grande échelle avec les trajectoires de ses personnages aux prises avec l’histoire et notre univers mondialisé.

    La place démesurée et l’influence néfaste du capitalisme vorace et destructeur sont donc omniprésentes dans ce livre. C’est lui qui corrompt Lev Krachenko, le brillant universitaire devenu oligarque à la faveur de l’effondrement de l’URSS auquel il a participé. Les passages sur Lev Krachenko sont parmi les plus réussis du livre. Riches de l’histoire de la Russie, révélateurs de la dureté et de la sauvagerie du combat capitaliste revenu à ce qu’il était à l’ère de la révolution industrielle, ils relèvent parfois de l’épopée. Dans une approche holistique, Fabrice Humbert connecte cette histoire à celle de la haute finance internationale devenue incontrôlable et à celle d'individus évoluant dans un contexte globalisé.

    L’univers de la finance est donc présent avec Simon Judal dont les compétences en mathématiques sont exploitées dans la banque, mais aussi avec Mark Ruffle qui fait fortune dans le crédit immobilier. Documenté, Fabrice Humbert est clair dans les explications financières. Il nous entraîne ainsi dans la mécanique de la récente crise des subprimes, des krachs financiers sur les différentes places mondiales, des interconnections introduites par la mondialisation. La force du propos est à chaque fois renforcée par les évolutions des différents personnages. Certaines sont un peu faciles, rapides - comme celle de Sila - ou convenues. Peu importe malgré tout c'est du grand roman à l'ancienne et l'amour, l'amitié, la jalousie, la famille, la réussite, les grands thèmes sont passés à la moulinette.

    Le rythme n'est tout de même pas tout le temps maîtrisé, avec plus que des longueurs, surtout des passages accélérés, mais malgré tout une certaine tension qui est maintenue. Fabrice Humbert propulse haut certains personnages avant de les briser avec violence. Il est sans pitié avec eux ainsi que l'illustre la dernière phrase du final qui est réussi. A rapprocher de celle de Winston Smith dans 1984.

    La fortune de Sila est un livre attachant en dépit de quelques défauts. C'est surtout un livre intelligent, au propos ambitieux, sur l'argent et la mondialisation.

    Faites un petit détour.

     

  • Limonov – Emmanuel Carrère

    limonov.jpgIl y a eu un tel bruit autour de ce livre qu’un doute vous saisit alors que vous êtes sur le point de le mettre dans votre panier de courses culturelles ou de le sortir de votre pile à lire ? Vous auriez tort de ne pas poursuivre votre geste. Pourquoi ? Parce qu’Emmanuel Carrère est un des écrivains français les plus intéressants que j’ai lus ces dernières années. Opinion dans laquelle il me conforte avec Limonov. Parce que la vie de Limonov telle qu’il la raconte vaut amplement le détour. D’autres vies que celle d’Emmanuel Carrère, d’autres que la mienne, que la vôtre. Assurément.

    Bigger than Life disent les américains pour les vies telles que celles d’Édouard Veniaminovitch Limonov. Et c’est ce qui a poussé Emmanuel Carrère à s’en emparer. Pour se faire une très brève idée : fils d’un sous fifre du NKVD (l’ancêtre du KGB), Limonov sera truand puis jeune poète clandestin en URSS, avant d’émigrer aux USA où une vie misérable et clocharde précèdera une ère de stabilité en tant que majordome aux services d’un milliardaire. Ecrivain révélé et branché à Paris dans les Eighties, électron de la bande de l’idiot international de Jean Edern Hallier, il rejoindra la mère patrie à l’effondrement du communisme. Le début d’une énième vie, cette fois-ci tournée vers la politique, jalonnée de séjours en prison, de détours nauséeux par les champs de bataille de l’ex Yougoslavie et les anciens satellites de l’URSS. Un dernier chapitre dont la conclusion, d’actualité, est le combat contre Vladimir Vladimirovitch Poutine.

    C’est peu de dire qu’une telle trajectoire est fascinante, captivante. Une fois plongé dans la vie de Limonov, il est difficile de s’en extraire. Le livre peut se lire comme un roman d’aventures, tant il est riche en rebondissements, en péripéties, en retournements de situations. A chaque fois Limonov chute, perd, se trompe, n’y arrive pas, est défait, et on se dit qu’il est en bout de course, mais à chaque fois, il se relève, ne reste pas à terre, repart au combat, prend ce qu’il y a à prendre, sans regarder en arrière, sans renoncer. Ca n’arrête pas, haletant. Mais Où roules-tu petite pomme ? (Léo Perutz)

    Derrière les aventures, c’est le personnage Limonov qui saisit le lecteur, l’interpelle. Mu par une formidable énergie, fonceur, disposant d’un certain code de l’honneur, mais adossé à des idées, idéologies peu ragoûtantes, jusqu’au-boutiste, attiré par la lumière et la grandeur, ce type est une énigme, un mystère. Laissons la morale de côté. Limonov est une sorte d’Ubris incarné. Il veut tellement être quelqu’un de grand que c’en est pathétique, voire pathologique. Il ne s’agit pas ici seulement de célébrité comme en rêvent les candidats de la téléréalité. Non, c’est quelque chose de plus profond, une ambition proche du héros, du surhomme, un être à part, qui compte dans l’histoire, loin de la vie normale, simple. On l’entendrait presque se dire quelque chose comme Victor Hugo : "je serai Châteaubriand ou rien".

    C’est cette quête qui lui fait vivre cette vie d’enfer, qui en fait un fasciste, un homme qui s’acoquine puis embrasse définitivement des idées rétrogrades. Oui, d’une certaine façon, il y est arrivé au vu de sa vie, en comparaison de nos quotidiens rangés, pourrait-on se dire. En fait non, il n’y est pas arrivé au regard de son ambition et de son statut réel en tant qu’écrivain, homme politique ou quoique ce soit. "Une ambition dont on n’a pas le talent est un crime" qu’il disait d’ailleurs le Châteaubriand.

    Limonov n’est pas vraiment une biographie au sens classique du terme. C’est un de ces OLNI (objet littéraire non identifié) auxquels nous a habitué Emmanuel Carrère. Il ne fait pas que raconter la vie de son personnage principal. Cette vie, on la trouve d’ailleurs dans les propres livres de l’auteur Russe. Emmanuel Carrère interroge à travers Limonov, ce désir d’avoir une vie originale, d’aventurier. Il oppose cette vie à la sienne. Et comme dans ces derniers romans, n’hésite pas à se mettre en scène dans la création de ce livre, mais aussi dans la réflexion sur sa vie par rapport à la vie, à la trajectoire de Limonov. Un être aussi radical que ce dernier suscite une foule d’interrogations sur la morale, bien entendu, la destinée, mais aussi l’ambition, l’individu à l’épreuve de l’histoire et j’en passe.

    Limonov en tant que personnage présente en outre l’avantage pour Emmanuel Carrère d’explorer un sujet qui lui tient à cœur et qu’il connaît bien: la Russie.  Tout un pan de l’histoire de la Russie, depuis la fin de la seconde guerre mondiale jusqu’à l’éclosion de Vladimir Poutine en passant par les ères Brejnev, Andropov, Gorbatchev et Eltsine. Le destin de Limonov étant étroitement lié à celui de son pays, on navigue dans les eaux troubles du communisme, de la déstalinisation, de la glasnost, de la chute du communisme et de la période troublée et ultra libérale qui s’en est suivie. L’écrivain ne s’en contente pas, essayant à chaque fois de rendre le contexte dans lequel évolue son anti-héros : le petit milieu littéraire français des années 80, la Yougaslavie en pleine Balkanisation sanglante (pléonasme ?), le monde carcéral, etc.

    J’ai entendu Arnaud Viviant dire au masque et la plume que ce qu’il y avait de remarquable chez Emmanuel Carrère depuis quelques livres, c’est son détachement de toute forme classique de récit ou de roman pour en arriver à cette liberté qui caractérise son écriture - loin de toute ambition stylistique superfétatoire - et sa narration. Couplée à un total dénuement du réel, des faits, à une grande finesse de l’analyse psychologique et à une intensité difficile à définir, elle fait d’Emmanuel Carrère, un écrivain remarquable et de Limonov un livre à lire.