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ségrégation

  • Ceres et Vesta – Greg Egan

    ceres vesta.jpgCérès et Vesta sont deux astéroïdes et planètes naines situées dans la ceinture de Kuiper aux confins de notre système solaire. Elles constituent le cadre de ce court roman de Greg Egan. Colonisées par les humains dans un futur indéterminé, elles vivent l’une grâce à l’autre en se fournissant de la roche contre de la glace. Cet équilibre à priori harmonieux est cependant mis à mal par des remous sur Vesta. A l’initiative d’une minorité remuante, une partie de ses citoyens, les Sivadier, se voit infliger une taxe supplémentaire en raison d’une participation jugée limitée de ses ancêtres à la colonisation de l’astéroïde. Transformés en citoyens de seconde zone, persécutés, une partie des Sivadier mène des actions de résistance alors que l’exil clandestin vers Cérès s’avère être de plus en plus l’unique voie de secours. Peu importe si le voyage pour atteindre l’accueillante voisine est long - trois ans -, périlleux - au milieu des astéroïdes -, effectué dans des conditions difficiles et que Vesta se met à les poursuivre.

    Ce petit récit de Greg Egan a quelque chose de très actuel et d’universel. Il est facile de faire une analogie entre la situation des habitants de Vesta et les problèmes de migrants, en Europe, aux Etats-Unis ou ailleurs. Il en va de même pour la stigmatisation d’une partie de sa population par Vesta. Cette contemporanéité fait la force d’un texte qui dénonce clairement toutes les formes de ségrégation et qui met en scène avec une certaine habileté le dilemme moral que pose l’accueil de ces réfugiés via le personnage d’Ana, une habitante de Cérès placée aux premières loges de cette situation épineuse. L’humanisme mis en avant par Greg Egan et l’avertissement face aux résurgences des extrémismes dans un cadre légal parlent au lecteur. Si le propos est juste, le récit plutôt bien mené, avec des péripéties qui s’enchaînent assez facilement, Cérès et Vesta souffre un peu de son format court. Les personnages sont tout de même à peine ébauchés et n’incarnent pas assez le propos de Greg Egan. L’habillage hard science-fiction est en revanche bien trop développé pour un récit si bref. D’autres éléments auraient gagné à être plus développés que le charabia futuriste.

    Vite lu, plutôt intelligent. OK.

  • L’homme illustré – Ray Bradbury

    l-homme-illustre.jpgL’homme illustré est un exemple de bonne science-fiction des années 50. L’ouvrage est construit comme bon nombre d’autres de l’époque. Un recueil de nouvelles compilées et reliées entre elles par un fil conducteur relativement ténu. En l’occurrence, les dix-huit nouvelles indépendantes du recueil s’articulent autour de la rencontre entre le narrateur et le fameux homme illustré éponyme dont le corps tatoué n’est rien d’autre que le réceptacle de toutes ces histoires. Originale et plutôt inspirée, l’histoire de cet homme maudit, réceptacle de visions mystérieusement animées du futur peut être également perçue comme une lointaine ébauche des hommes-livres de Fahrenheit 451.

    La plupart de ces nouvelles sont assez datées, portant en elles des interrogations, des espoirs et des craintes de l’époque de leur rédaction, sans pour autant être totalement dépassées. Il y est en effet surtout question d’apocalypse et de fin du monde avec une inquiétude du feu nucléaire aujourd’hui moins palpable qu’à l’époque du rideau de fer. A travers chacun de ses récits, Ray Bradbury se lance aussi dans une critique toujours actuelle de la guerre mais aussi de la censure, une dénonciation du racisme et déjà de la société de consommation et du futile. Le tout étant souvent tourné vers les étoiles et plongé dans une ambiance omniprésente de conquête spatiale qui est aussi le reflet des fifties.

    Que les amateurs de hard science-fiction passent leur chemin. Ils pourraient être crispés ici par le côté naïf et complètement déconnecté de toute réalité scientifique de Ray Bradbury. Dans l’homme illustré, les fusées sont légion, conduites comme de simples voitures, les autres planètes du système solaire sont facilement atteignables et habitées, habitables par d’autres créatures ou des humains sans mention d’une quelconque terraformation. Tant pis si tout cela est un peu kitsch, l’essentiel est en effet ailleurs, dans l’humanité et la poésie que Ray Bradbury insuffle à chaque récit. Tous les grossiers artifices de cette science-fiction à papa ne servent qu’à dessiner quasiment à chaque fois des perspectives humanistes d’une force remarquable. Ces textes sont souvent touchants, portant derrière leur fantaisie apparente un regard perspicace sur des questions de société et tout simplement sur les hommes.

    Dans un ensemble malgré tout inégal, mentions spéciales donc à la brousse, aux automates qui font preuve d’une certaine intuition et sagacité vis-à-vis de la technologie (réalité virtuelle et robotique), aux superbes comme on se retrouve et kaléidoscope qui évoquent avec beaucoup de sensibilité le racisme et la condition humaine, à la grand-route et à la pluie, témoins convaincants d’une littérature  et des thèmes de cette époque.

    Un bon recueil pour découvrir Ray Bradbury avant de se tourner vers les chroniques martiennes et surtout vers l’incontournable Fahrenheit 451.

  • Home – Toni Morrison

    noir,ségrégation,racisme,pauvreté,guerre,Corée,violenceLes années 50, aux USA. Frank, un soldat noir de retour de la guerre de Corée (1950-53), prend le chemin de la Géorgie, dans son Sud natal. Il part retrouver le seul être vivant qui lui importe vraiment, sa sœur Cee, gravement malade et mourante. C’est un pauvre hère que nous suivons dans l’Amérique raciste de ces années post deuxième guerre mondiale. La fin de la ségrégation est encore quelques années devant et de retour du front, Frank remarque que rien n’a changé pour lui et les noirs de ce pays: un quotidien de misère, de violence, un environnement étriqué, marqué par les discriminations.

    C’est un portrait tout en subtilité de cette Amérique que fait Toni Morrison. Il n’y a pas d’argumentation frontale, pas de mise en lumière exacerbée concernant les travers de l’Amérique ségrégationniste de la guerre froide. Ce n’est pourtant pas qu’un paysage en arrière-plan du périple de Frank. Il faut simplement faire attention aux détails (s’assoir à l’arrière du bus, aller dans des hôtels ou restaurants réservés aux noirs, ne même pas pouvoir avoir des chaussures normales, etc.) qui révèlent cette Amérique profondément inique et la condition des noirs de l’époque.

    Pour ceux qui ne seraient pas touchés par ces détails sur le racisme ordinaire de cette époque, il y a tout simplement le parcours de Cee, marqué par la solitude, l’échec, la précarité, le déracinement et conclut par le drame – presqu’une fatalité - qui finit par la frapper. Il y a aussi les souvenirs d’enfance de cette dernière et de son frère. Surtout un souvenir en particulier, celui qui sert d’incipit au récit et qui le clôt également dans une boucle narrative symbolique et réussie. Il inscrit les deux personnages dans un mouvement vers la rédemption, la conjuration des démons et la reconquête de la dignité.  

    Le roman de Toni Morrison est une oeuvre hantée. L’ombre du mal est toujours présente en filigrane, avançant masquée sous les traits de ce bon docteur chez qui Cee est engagée, sous ceux de cette petite coréenne que Frank voit évoluer parmi les décombres. Ce roman est un cauchemar impitoyable qui habite ses personnages, Frank et Cee, qui ont été baladés d’un malheur à l’autre, et qui sont maintenant au bord du précipice, traumatisés, mais finalement debout. Une œuvre épurée, acérée  qui touche par sa justesse et sa sobriété.

    Bien.