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science

  • Des éclairs – Jean Echenoz

    echenoz_eclairs.jpgDernier volet du tryptique des romans biographiques du « cycle des vies imaginaires » de Jean Echenoz, après Ravel et Courir, Des éclairs est consacré à l’inventeur Nikola Tesla. Pour ceux qui ne le connaissent pas, cet homme, dont la vie est à cheval sur le XIXème et le XXème siècle, est le père du courant alternatif, un génie scientifique passionné par l’électricité qui est l’auteur de près de 300 brevets scientifiques. Visionnaire, il anticipe ainsi de nombreuses découvertes scientifiques parmi lesquelles le radar ou la télécommande par exemple …

    Sous le pseudonyme de Gregor, c’est donc la vie de Nikola Tesla que Jean Echenoz dévoile. Dans les grandes largeurs. Contrairement au parti-pris de Ravel, ce n’est pas uniquement une partie de l’existence du savant qui est mise en avant mais bien sa totalité. Ce qui est indispensable tant la trajectoire de Nikola Tesla est originale et passionnante. Elle se suffit en fait à elle-même, intrigante à souhait. C’est le destin d’un génie, d’un aventurier, d’un créateur né quelque part en Serbie qui vient s’accomplir aux Etats-Unis en révolutionnant la science et en bousculant ses collègues et ses contemporains parmi lesquelles l’illustre Thomas Edison. C’est une histoire de self-made man particulièrement intéressante car l’aspect scientifique prévaut sur l’aspect économique et dans la mesure où elle n’est pas linéaire mais sinueuse et en fin de compte partiellement marquée du sceau de l’échec et de la folie.

    L’intérêt du livre de Jean Echenoz est de s’appuyer sur ce matériau riche et passionnant pour donner un portrait d’homme assez captivant. Nikola Tesla n’est pas seulement un génie, c’est un personnage unique que Jean Echenoz arrive à embrasser. Il en dit la grandeur des ambitions et des intuitions, l’effervescence intérieure qui frise l’explosion, le sentiment de supériorité et la solitude qui ne sont pas loin de se muer en misanthropie ou en tout cas en distance avec la réalité prosaïque et ses contemporains. C’est un Nikola Tesla en nuances et surtout en failles qu’il construit au-delà de la légende. Un homme étrange, complexe, sombre, hanté par son génie et ses utopies, avide de lumière et parfois maladroit ou complètement à côté de la plaque.

    Jean Echenoz le raconte avec un peu d’humour, une distance et une certaine légèreté qui sont salutaires. Son récit est plutôt alerte, suivant le fil de l’existence de Nikola Tesla et celui du progrès scientifique de son époque avec assez de subtilité. Si le récit est un peu long sur la fin, notamment à cause des passages sur les pigeons, Des éclairs touche par moments par une espèce de mélange de fascination, de mélancolie et de tristesse qui l’habite. Il peut toutefois souffrir du fait d’être le troisième volet d’un tryptique dont le principe est maintenant connu.

    Un livre léger, plaisant, qui bénéficie du destin de cet incroyable personnage qu’est Nikola Tesla.

    OK.

  • La disparition de Majorana – Leonardo Sciascia

    Majorana.jpgUn mystère plane sur la disparition d’Ettore Majorana, physicien italien de l’entre-deux guerres.  L’homme passe pour avoir été un génie dilettante de la physique. De la trempe des meilleurs de cette époque dont les prix Nobel Heisenberg, Segrè et Fermi –entre autres – qu’il a côtoyés. Sans doute plus que ses travaux publiés, les anecdotes au sujet de ses capacités, diffusées par ses propres collègues, ont contribué à cette réputation qu’est venue renforcer sa mystérieuse disparition en 1938 à l’âge d’à peine 32 ans.

    Alors qu’il a écrit une lettre à un de ses amis physiciens et à sa famille pour manifester clairement son intention de se suicider en prenant le bateau pour Palerme, il semble s’être ravisé, avoir débarqué dans la ville, écrit une autre lettre pour signaler qu’il retournait à Naples et renonçait à l’enseignement et peut-être avoir pris le bateau pour Naples. En tout cas, plus de traces de lui à partir de là. Alors que son passeport manque, que son compte en banque a été vidé, une question se pose : Ettore Majorana s’est-il suicidé ou non ?

    Et s’il était simplement parti vivre une autre vie ? Et s’il s’était retiré dans un couvent ? Il semblait assez original pour favoriser ce genre d’hypothèses.  Certains sont même allés plus loin en imaginant qu’il a été enlevé ou exécuté. Pourtant, un homme ressemblant au physicien aurait vécu en Argentine dans les années 50 d’après un témoin L’affaire a d’ailleurs connu un récent rebondissement avec une réouverture de l’enquête par le bureau du procureur de Rome qui a finalement conclu que le physicien ne s’était pas suicidé mais était bien vivant en Amérique du Sud dans les années 50…

    Incroyable histoire donc que celle de ce physicien dont Leonardo Sciascia décide d’écrire une brève biographie romancée qui paraît d’abord en feuilleton dans la Stampa en 1975. Centré sur les derniers jours et la disparition d’Ettore Majorana, ce petit livre dense remonte néanmoins le temps pour livrer en quelques chapitres, l’essentiel de la vie de son sujet d’étude. Il permet de saisir rapidement qui était Ettore Majorana et le contexte de sa disparition. C’était un homme singulier au contexte familial douloureux, évoluant dans les milieux universitaires riches en intrigues et qui a vécu la délicate période durant laquelle il était facile de céder à la fascination pour le fascisme ou le nazisme…

    Pour ce qui concerne la disparition de Majorana elle-même, Leonardo Sciascia opte pour une thèse plutôt audacieuse. Le génie du physicien italien lui aurait fait entrevoir les horreurs potentielles que recelaient les découvertes de la physique quantique, notamment la bombe atomique. Ettore Majorana se serait donc retiré dans un couvent pour des raisons éthiques, cherchant à échapper au cauchemar qu’il anticipait. Leonardo Sciascia interpelle donc les scientifiques sur leur responsabilité vis-à-vis de leur travail, de leurs découvertes et de leurs dérives potentielles. Une interrogation plus générale qui dépasse l’avènement de la bombe atomique et ceux qui y ont contribué.

    L’hypothèse de l’écrivain italien sur Majorana reste néanmoins très aventureuse au vu des éléments disponibles même si son travail d’enquête minutieux est indiscutable et transpire du livre. La question centrale de la responsabilité des scientifiques, d’une grande pertinence, en pâtit logiquement. Peut-être que le cas Majorana n’était pas le mieux adapté pour soulever cette problématique qui s’y dilue un peu et n’arrive pas à réellement émerger. En témoignent, les polémiques qui ont suivi la parution du livre et notamment les échanges entre le physicien Edoardo Amaldi et Leonardo Sciascia qui sont rapportés à la fin.

    Enfin, il faut aussi supporter le style un peu ampoulé et le ton un peu virulent par moments de Leonardo Sciascia. Les aspects enquête policière et démonstration d'une thèse n’y sont certainement pas étrangers mais l’ensemble est parfois lourd.

    Surtout pour ceux que le cas Majorana passionne…

  • Le principe – Jérôme Ferrari

    Principe.jpgAprès son Goncourt obtenu pour Le sermon sur la chute de Rome, Jérôme Ferrari revient avec le principe, un portrait du physicien allemand Werner Heisenberg, prix Nobel en 1932. Inventeur du principe d’incertitude selon lequel il est impossible de connaître en même temps la vitesse et la position d'une particule élémentaire, Werner Heisenberg n’a pas fui l’Allemagne durant la période nazie. Au contraire, il a continué à enseigner à l’université et a poursuivi des recherches sur l’atome pour le IIIème Reich. Alors dans quelle mesure l’immense physicien a-t-il vraiment embrassé les idéaux du funeste régime d’Hitler ?

    C’est la question centrale du livre. Quel regard porter sur Werner Heisenberg ? Un homme définitivement compromis par son choix de ne pas émigrer loin de la folie brune ? Un homme plus obnubilé par la science et sa poésie que par la marche du monde ? Un destin qui arrive à ne pas se compromettre et à rester en marge de la folie du nazisme ? Mieux, un héros discret qui est resté dans l’antre du diable pour s’assurer qu’il n’obtienne pas la bombe atomique et pour pouvoir participer à une future reconstruction post-désastre ? Difficile de se prononcer même si Jérôme Ferrari affiche une certaine indulgence pour Werner Heisenberg. On attend légitimement d’un tel  homme qu’il ne cède pas à la facilité de rester en Allemagne, de fermer les yeux sur les exactions du régime, pour ne pas que son monde s’effondre.

    La problématique du livre est donc passionnante. Jérôme Ferrari maîtrise clairement son sujet mis en valeur par exemple à travers une structure narrative en quatre parties évoquant les notions de physique liées au principe d’incertitude (position, vitesse, énergie et temps). La troisième partie est particulièrement saisissante en montrant le destin des physiciens allemands qui ont travaillé pour le programme nucléaire nazi à la fin du conflit. Assignés à résidence en Grande-Bretagne, ces derniers semblent ne pas vraiment être conscients de leurs responsabilités et s’enferment dans des attitudes de déni, de repli, etc. Le solide travail de documentation de Jérôme Ferrari est particulièrement mis en lumière par la même partie.  

    Finalement, le livre pâtit un peu de certains passages ardus sur la physique. Il souffre encore plus du choix d’interpeller Werner Heisenberg par la voix d’un jeune étudiant en physique qui ne lui est pas contemporain et qui est en définitive très éloigné du propos majeur du livre. Ce dernier artifice apporte finalement peu et met parfois à distance les problématiques essentielles dans ce qui est pourtant un récit bref. L’ensemble fonctionne grâce à une écriture fluide qui ne rechigne pas à un côté un peu excessif, incantatoire, tout de même parfois un peu artificiel.

    OK.