25.08.2009
Tsili – Aharon Appelfeld
Tsili Kraus est une jeune juive d’une douzaine d’années un peu simple d’esprit qui est abandonnée par sa famille en fuite alors que les persécutions antisémites atteignent leur pinacle en Europe centrale en 1942. Par chance, elle échappe aux profiteurs qui viennent piller leur maison dans laquelle elle reste cachée. Après, commence pour elle une errance, en marge de la société chez de rares personnes qui veulent l’accueillir en échange de menus services et avec qui elle finit par avoir des problèmes, dans la forêt à vivre et à se nourrir comme un animal de ce qu’elle trouve.
Tsili est un livre original sur l’holocauste. Tout d’abord avec ce personnage éponyme. Tsili est une juive qui en raison de sa simplicité d’esprit est rejetée par sa propre famille qui semble obsédée par l’idée de s’intégrer à une société qui veut les engloutir. L’ironie du sort veut qu’elle arrive à ne pas être perçue, identifiée comme une juive lorsque livrée à elle-même, elle rencontre des « autochtones ». Cette simplicité d’esprit est d’une certaine façon une chance pour Tsili à ce moment là pour échapper au sort des autres juifs, même si elle finit par être rejetée en raison de sa féminité, de ce que sa naïveté et son physique laissent entrevoir comme possibilités aux hommes et menaces aux femmes. L’exclusion est au cœur du livre avec Tsili qui se retrouve obligée de se replier sur elle, d’apprendre de manière difficile ce qu’est le monde adulte et le monde extérieur en général. L’holocauste est constamment présent dans le roman d’Aharon Appelfeld. C’est une menace qui rôde autour de Tsili, qui charge l’atmosphère d’une certaine électricité et d’une réelle noirceur. Et pourtant, il n’est jamais évoqué de manière frontale. Même lorsqu’elle rencontre dans la forêt Marek, un juif qui a réussi à s’évader d’un camp de concentration, la Shoah n’est présente que de manière diffuse, éparpillée dans les mots, les actes, les dialogues. Elle demeure cependant là, obsédante, lourde car tapie dans tous les recoins, montrant par intermittences son visage. Une bête qui ronge Marek.
Aharon Appelfeld ne se lance pas dans de grands discours, il ne succombe pas au pathos alors que la tragédie est là, permanente, multiple. Il raconte avec une certaine retenue qui n’étouffe pas les sentiments le destin tragique d’une enfant au cœur et à côté de la tourmente. Les deux à la fois. La vie malgré le vide immense, le trou noir de l’histoire. Il dit aussi avec des anecdotes justes, des histoires fortes l’immédiat après holocauste. En même temps que Tsili, Aharon Appelfeld nous met devant la honte, le malheur, le désarroi, la souffrance, le désespoir de ceux qui ont survécu. Cette espèce de néant qui a suivi la sortie des camps et qui a vu une avancée anarchique, hiératique vers l’ailleurs, de ces graciés envahis par des sentiments, des pensées, des pulsions contradictoires.
Tsili est un livre dur, intense, triste.
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17.08.2009
L’immortel Bartfuss – Aharon Appelfeld
L’immortel Bartfuss est le premier livre d’Aharon Appelfeld que je lis. Le moins que je puisse dire est que la déception est sans doute à la hauteur de mes attentes.
Bartfuss est un rescapé de la Shoah. Il s’est échappé d’un camp de la mort, s’est caché dans les forêts voisines, s’est réfugié en Italie, avant de partir pour Israel. La légende dit qu’il a survécu avec plus de cinquante balles dans le corps. Enfin, c’est ce que l’on devine à la lecture du livre, car du passé de Bartfuss, de son histoire de rescapé de la Shoah, on n’a que des bribes, des morceaux ténus et décousus, attrapés ci et là, dans un dialogue, dans la narration. Jusqu’au bout du livre, ce passé au statut mythique de Bartfuss restera évanescent, mystérieux. Trop.
Il en va de même pour ses activités au sortir de la guerre. Bartfuss n’a pas été un enfant de chœur, il s’est adonné à des activités illégales, dangereuses, il s’est compromis de différentes manières. Mais tout ceci reste brumeux, toujours flou et difficile à saisir. C’est donc tout un aspect du livre, de la personnalité et du vécu de Bartfuss qui reste en jachère pour le lecteur. C’est dommage car ce sont ces éléments qui auraient pu donner plus de force au livre, plus de chair et plus d’impact. Plus d’intérêt. Car que reste t-il alors de l’immortel Bartfuss ?
Une histoire de couple qui a mal tourné et qui marine dans la rancœur, l’aigreur et de pathétiques histoires d’argent. L’essentiel du livre tourne effectivement autour du couple de Bartfuss et de Rosa. On en sait plus sur cette histoire que sur celle de Bartfuss même. Une drôle de rencontre qui semble irréelle et puis un enchaînement hasardeux qui fait de Rosa et de Bartfuss, un couple, des parents et ensuite des habitants d’Israël, et enfin une famille déchirée avec Rosa et les deux filles d’un côté et Bartfuss seul de l’autre. C’est histoire n’est pas vraiment touchante, ni vraiment marquante. Il y a trop d’ellipses, trop d’éléments abandonnés en cours de narration ou peu développés pour qu’elle prenne de l’ampleur. Aharon Appelfeld semble perdu dans le minuscule, dans le détail et dans l’insignifiant.
Il est concentré sur Bartfuss et sa difficulté à être dans sa vie après la Shoah. Mais il est difficile de partager les émotions et les réflexions de ce dernier en raison des éléments explicités plus haut. On suit Bartfuss dans ses déambulations sans grand intérêt. Le vide de son existence est omniprésent, il pourrait être moins ennuyeux pour le lecteur si son passé était plus présent, si ses rencontres avec les autres rescapés apportaient plus d’éléments, étaient moins mystérieuses, si les dialogues étaient moins dans le non dit – semblant parfois vides ou inutiles.
Le poids de l’héritage de la Shoah, la difficulté de vivre avec, après, de faire ou d’être quelque chose de mieux, me paraissent des thématiques mal exploitées dans ce livre ou en tout cas trop ambitieuses pour ce que j’ai pu lire. Je suis peut-être passé à côté de Bartfuss l’immortel, mais je ne compte pas m’arrêter là avec Aharon Appelfeld en espérant être moins déçu.
16:01 Publié dans Littérature Israélienne | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : shoah
22.06.2009
Pèlerin parmi les ombres - Boris Pahor
Résistant, l’écrivain slovène Boris Pahor a été emprisonné dans les camps de concentration nazis en Alsace (Natzweiler-Struthof), puis en Allemagne (Dachau et Bergen-Belsen). Pèlerin parmi les ombres, son chef d’œuvre, est le récit de cette expérience. Des années après sa libération des camps, Boris Pahor revient en une sorte de pèlerinage sur les lieux où il a connu l’inhumain. Il raconte l’univers concentrationnaire, ses épreuves, ses règles, et tout ce qu’il comporte d’inhumain. Il dit les traitements infligés, les conditions indécentes, les souffrances accumulées mais aussi les éclats d’humanité et les rares moments lumineux qui restent gravés dans sa mémoire. Il se souvient en traversant ces lieux de malheur de tout le mal qu’ils ont contenus.
La force et l’originalité du livre de Boris Pahor tiennent surtout en ce pèlerinage autant qu’au récit des camps eux-mêmes. Boris Pahor revient sur les lieux de son martyr et interroge le présent sur sa capacité à digérer et à intégrer ce que furent les camps, à en tirer quelque chose pour le présent et l’avenir. Pèlerin parmi les ombres montre un homme qui des années après cette terrifiante expérience, est marqué de manière indélébile. Evoluant parmi les hommes qui n’ont pas connu l’enfer concentrationnaire, Boris Pahor est dans une solitude terrifiante. Dur, il pose des questions incontournables sur le devoir de mémoire et le tourisme lié aux camps, des questions sur ce qu’il reste des survivants et des morts de cette épreuve. Comment les autres peuvent-ils comprendre les camps ? Comment peut-il s’insérer parmi ces autres ? Comment survivre après cette épreuve, dans sa mémoire ?
Pèlerin parmi les ombres, c’est une analyse de la survie du passé dans les lieux, dans les hommes, c’est un témoignage de la blessure interne, de la coloration du regard après les camps, c’est un message adressé à chacun d’entre ceux qui n’ont pas connu dans leur chair la vérité terrible du camp : que savez vous vraiment vous autres, que ressentez vous vraiment de cet enfer, que vous en reste t-il, que cherchez vous en regardant dans cet abîme ? C’est une interrogation de l’auteur sur sa vie et son expérience : comment vivre avec ça, comment trouver la bonne distance avec ça, comment le transmettre, comment le garder vivant, ne pas le trahir, comment se sauver des démons enfouis à jamais à l’intérieur, comment rendre justice à ceux qui n’ont pas pu survivre pour voir ces temps nouveaux ? Pèlerin parmi les ombres est un livre dur et mélancolique, triste et fort qui a une violence et un désenchantement contenus. Un témoignage fort.
13:00 Publié dans Littérature Slovène | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : shoah, camps
11.06.2009
Le choix de Sophie - William Styron
Le mal absolu est au cœur de ce livre. Auschwitz-Birkenau. Le mal indicible avec lequel le narrateur, le jeune apprenti écrivain Stingo va entrer en contact par le biais de Sophie. Le roman est une lente immersion dans la mémoire de l’héroïne éponyme. Une avancée pénible dans les ténèbres du tragique. Progressivement, Sophie lève le voile opaque du mensonge et du silence pour livrer sa terrible histoire. Ce personnage est incroyable, promis au panthéon des personnages de la littérature. A plusieurs titres, son témoignage est original, proposant des angles, des péripéties qui nous sortent des précédentes histoires sur les camps de concentration. Que ce soit son passé de polonaise catholique élevée dans la germanophilie et dans l’amour de la musique à Cracovie, ses précédents familiaux en matière d’antisémitisme, sa survie dans une Varsovie dévastée, ses contacts avec la résistance polonaise et bien entendu son expérience dans les camps de la mort. Son histoire est à proprement captivante, hallucinante. Comment vivre après tout ça ? Une grande partie du livre tourne autour de cette question. Quelle résilience pour Sophie ? L’histoire d’amour entre Sophie et Nathan ne prend toute sa mesure qu’au regard de cette question. Même si elle enrichit par ailleurs le livre de ce personnage atypique et tourmenté, Nathan, et d’une seconde problématique du tragique humain. Styron réussit le tour de force d’explorer différemment la question du nazisme et des camps de concentration. Il réussit à amener et à passer ces histoires tellement empreintes de fatalité, de tragique, de pathétique. Sophie et Nathan ont une présence qui électrise le lecteur. Et Stingo qui arrive à se glisser, à exister au milieu de ce tourbillon, à nous parler de lui – qui fait partie de cette histoire –de son sud, de ses angoisses d’écrivain sans nous gêner. A lire absolument.
14:24 Publié dans Littérature Américaine | Lien permanent | Commentaires (1) | Envoyer cette note | Tags : shoah
15.05.2009
Etre sans destin - Imre Kertesz
L’expérience du camp de concentration vécue par Imre Kertesz diffère de celle de Primo Levi, pas seulement en raison des parcours ou péripéties différents mais aussi en raison du ton et de l’objectif. Avec Etre sans destin, on suit Imre Kertesz depuis la déportation de son père au service du travail obligatoire, puis la sienne, jusqu’à la liberation de Buchenwald. Une année durant laquelle il va passer dans differents camps, Auschwitz, Buchenwald et Zeits. L’intérêt de ce livre tient à la narration qui volontairement arrive à reproduire la pensée, la facon d’être d’un jeune homme de quinze ans, une espèce de naiveté et d’insouciance qui se mêle à un détachement, à cette facon d’être que l’on a uniquement à l’adolescence au moment des grands changements, de la formation de l’être. L’expérience de la déportation s’inscrit dans une focale un peu plus large qui en fait un iconoclaste roman d’apprentissage - en milieu extrêmement hostile... Imre Kertesz ne tient pas impérativement à décrire la souffrance, ce n’est pas son objectif, pas non plus la vie dans les camps, meme si les deux sont bien evidemment présents et incontournables, non, ce qui lui importe, c’est d’insérer de la normalité et du bonheur dans tout cela, d’essayer d’expliquer – comme il le fait à la fin du livre au journaliste – que la normalité, une vie – avec tout ce que sous–entend ce mot – peut prendre place dans le camp. C’est juste un autre monde avec d’autres règles. Un monde qu’il refuse d’oublier, de sublimer, juste considéré à sa vraie valeur, comme l’experience la plus formatrice pour lui. Néanmoins la sensation tirée du livre est un peu moins dense, forte, la réflexion parfois pâtit des intentions. Etre sans destin est différent des autres livres sur le même sujet. Intéressant.
13:45 Publié dans Littérature Hongroise | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : shoah

