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société

  • Une parfaite journée parfaite – Martin Page

    mp.jpgLa citation du groupe Pulp en exergue de ce livre peut résumer la vie du personnage principal : « I must have died a thousand times, the next day I was still alive ». Pour être plus exact quelques instants suffisent à cet homme pour revenir à la vie alors que tout au long des pages, il s’évertue à mettre fin à ses jours, avec un magnum 357, un rasoir, un cocktail d’anxiolytiques etc. Essayer de mourir à tout prix, mais pourquoi ? Parce qu’il ne le peut sans doute, mais surtout parce qu’il semble complètement inadapté à la vie moderne et en complet décalage avec un environnement somme toute banal dans lequel chacun pourrait voir quelque chose du sien.

    Ceux qui ont déjà lu quelques livres de Martin Page, notamment Comment j’ai failli devenir stupide, reconnaîtront l’inventivité et la loufoquerie de cet écrivain singulier. C’est un univers dans lequel la bizarrerie a toute sa place et qui séduit par sa douce et mélancolique folie. Il ne faut pas s’étonner de rencontrer une marmotte géante, de découvrir des toilettes hantées directement connectées avec celles du président des Etats-Unis, de savoir qu’un grand requin blanc se promène dans le corps d’un adulte ou encore qu’un quator de mariachis mexicains apparaisse de manière irrégulière pour entonner des chansons pops de grands groupes avec un accent épouvantable. Et que dire de cette géniale analogie entre les sentiments et les insectes ?

    C’est ça le meilleur de Martin Page, un univers original qui est au service du décalage, de la mélancolie d’un personnage principal quelque part entre la douleur d’exister et l’appréciation des petits plaisirs du quotidien. C’est un jeu d’adaptation permanent, à la recherche des accommodements les plus raisonnables possibles pour s’en sortir et arriver à vivre. Personne ne le dit mieux que Martin Page lui-même dans sa postface : « c’est un roman sur le désespoir mais aussi sur les mécanismes compensatoires à mettre en œuvre pour ne pas sombrer ». Un désespoir qui suinte du livre et qui touche le lecteur sans pour autant l’enfoncer dans la déprime en raison d’une légèreté, d’une dose subtile d’humour et de petites trouvailles.

    Autant d’éléments qui s’associent à une critique subtile du monde du travail et de notre société contemporaine. Un aspect que Martin Page minore dans la postface déjà citée mais qui ne me semble pas superficiel. Si l’inadaptation du personnage principal peut se passer de ce contexte et avoir une réalité indépendante, sa résonance avec le monde moderne mérite d’être soulignée. Quelque chose d’essentiel est dit de manière subtile sur la solitude et la violence contenue du monde moderne, sur la banalité et le conformisme ambiants, sur le vide existentiel qui menace de s’ouvrir à tous moments sous nos pieds.

    Inventif, subtil, léger et mélancolique.

    Du bon Martin Page. 

  • No country for old men – Cormac Mc Carthy

    nocountry.jpgNon, ce pays n’est pas pour le vieil homme. Voilà l’antienne qu’entend le vieux Shérif Ed Tom tout au long de l’affaire qu’il suit dans le roman de Cormac Mc Carthy. C’est aussi tout simplement qu’elle dépasse tout ce qu’il a jamais pu voir jusque là. Du début de cette histoire jusqu’à la fin, le vieil Ed Tom est dépassé par la violence, la haine, la cupidité, la cruauté, l’anomie qui déferlent dans son comté. Comme pour lui signifier la fin de son époque, avec une interrogation difficile à affronter, mais à laquelle il a finalement la réponse et qui nous concerne tous : êtes-vous encore prêts à affronter ce monde, ce qu’il est devenu ?

    Non, ce pays n’est pas pour le vieil homme. Pas plus que pour le plus jeune d’ailleurs. C’est ce dont va se rendre finalement compte Moss, protagoniste malchanceux d’une histoire qui le dépasse. Il trouve au milieu du désert une valise qui contient 2,5 millions de dollars. Avec néanmoins un avertissement dont il fait fi, le champ de ruines autour. Une fusillade sanglante qui n’a laissé aucun survivant. Moss croit que c’est la chance de sa vie. Mais est-ce possible que personne ne cherche à récupérer cet argent ? Bien sûr que non. La course poursuite est rapidement lancée et Moss entame un interminable chemin de croix marqué du sceau de la fatalité, de la mort et de la destruction, pestiféré qui apporte le mal partout où il passe, se croyant à la hauteur d’évènements qui le dépassent. A ses trousses, la police bien sûr et le vieil Ed Tom, mais surtout des trafiquants de drogue mexicains, des hommes de main à la gâchette leste, des chasseurs de primes et surtout Anton Chigurh.

    Dans un livre christique à sa façon, dans une ambiance de fin de monde, d’univers qui s’écroule, la place était toute faite pour un antéchrist, une sorte de cristallisation du mal, un symbole de l’effondrement des valeurs, la figure d’Anton Chigurh, personnage intrigant, insaisissable et fascinant. C’est un tueur sans pitié, froid, inhumain, qui ne sème que la désolation derrière lui. C’est un œil du cyclone qui nous interpelle sur le mal et la nature même de l’homme, c’est lui qui annonce le changement d’époque qui est advenu. Non, ce pays n’est plus pour le vieil homme.

    Ce n’est pas vraiment un roman policier, ni un thriller qu’écrit Cormac Mc Carthy, bien que le livre ait un rythme soutenu, avec une certaine débauche d’action et un suspens lié aux courses poursuites multiples. Ca, c’est la partie distrayante du roman. Elle démontre le savoir faire du romancier américain qui en plus de nous tenir en haleine, nous plonge dans une ambiance unique. Son roman a quelque chose de crépusculaire. Il y a le décor, façon western sombre, l’ouest désertique, poussiéreux, à la frontière mexicaine. Il y a aussi les hommes, les personnages rudes, entiers, marqués, rigides. Et puis les dialogues, courts, tendus, percutants.

    Au-delà de cet art romanesque brillant, il y a un propos – que n’a pas assez su rendre l’honorable adaptation cinématographique des frères Cohen. Le cœur du livre de Cormac Mc Carthy, c’est la voix, l’âme du vieil Ed Tom à travers les mini-chapitres qui émaillent le livre. Ils ont pu amener certains à traiter l’auteur et ce livre de réactionnaires. Bien sûr que le personnage d’Ed Tom est bienpensant, fataliste, décliniste, passéiste, etc. Il n’en est que plus réussi, plus symbolique aussi peut-être d’une partie de la population de certaines zones des Etats-Unis - voire d’Occident. Son propos n’en est que plus fort.

    Il dit un sentiment qui nous traverse tous plus ou moins l’esprit à un moment, un constat que nous sommes amenés parfois à faire malgré nous : O que notre monde moderne est dur, cruel, dangereux, violent, impitoyable, déroutant ! O comme nous semblons sans repères, sans armes, sans aide devant notre époque ! Sert-il encore à quelque chose de regarder vers le passé, de le regretter, de craindre le présent comme le fait Ed Tom ? « Notre héritage n’est précédé d’aucun testament » écrivait René Char. C’est quelque chose que le Shérif constate brutalement et ne peut supporter. Le monde qu’il a connu – qu’il idéalise peut-être, sans doute – n’est plus. Enterré.

    Non, ce pays n’est pas pour le vieil homme ? Non, peut-être que cette époque n’est plus pour le vieil homme. Non, peut-être qu’à un moment donné, aucune époque présente n’est peut être faite pour les vieux hommes. « Le passé n’éclairant plus l’avenir, l’esprit marche dans les ténèbres » a écrit Tocqueville il y a plus de 170 ans. Comme une prophétie toujours en cours, n'est-ce pas Ed Tom ?

    Excellent roman. 

  • Sa majesté des mouches - William Golding

    sa majesté des mouches.jpgSur une île perdue, les survivants d’un crash d’avion dont on ne saura pas grand-chose, sont uniquement des enfants. Livrés à eux-mêmes, ils doivent s’organiser pour survivre. Très vite, des choix sont à faire concernant leur avenir et leur vie sur l’île et des alternatives se dessinent plus ou moins clairement. S’accrocher à l’espoir d’être secourus et focaliser tous les efforts sur la survie ou se laisser aller à vivre sur cette île et profiter de l’absence des adultes pour créer autre chose ?

    Sa majesté des mouches est une réflexion sur la nature humaine et sur la civilisation, sur la société, sur les instincts primaires, violents inhérents à la nature humaine et sur la relation politique et sociale à autrui. Créer cette situation artificielle avec ces enfants perdus sur une île est le moyen pour William Golding de développer l’opposition entre la barbarie et la société, et la relative fragilité de la frontière entre le mal et le bien. Cette situation lui permet de pousser aux extrêmes cette opposition et cette fragilité. Sur cette petite île, l’expérience créée par William Golding débouche sur la création – attendue - de deux clans qui ne peuvent concilier leur vues sur les priorités, les affectations aux tâches, les règles communes, la gestion des conflits, etc. D’un côté, la civilisation essaiera de perdurer, alors que de l’autre la sauvagerie et la loi de la jungle s’imposeront. Progressivement, la peur, la tension et les instincts vont exacerber cette situation jusqu’à la tragédie.

    William Golding est un fin conteur des turpitudes de l’être humain aux prises avec autrui et la construction d’une société. Le mal est toujours là, tentation facile, séduisante, qui prend appui sur nos faiblesses intimes, psychiques ou physiques et qui grandit, s’impose par le jeu des ambitions et des besoins, loin de la raison qui ne demande qu’à céder, à tout moment. Les thèmes liés à la création d’une société comme le sens, la place du sacré, de la violence, des rites ou le désir mimétique traversent cette œuvre intéressante et captivante.

    Bien.