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solitude

  • Car les temps changent – Dominique Douay

    Douay.jpgChaque année, c’est la même chose. A la Saint-Sylvestre, c’est l’heure du grand changement. Les cartes sont rebattues et la machine de la grande loterie est lancée. Place à une nouvelle vie pour chacun. On est projeté dans une nouvelle existence, avec une nouvelle personnalité et sans moyen de se rappeler de sa vie de l’année précédente. Personne ne semble savoir quelle est la logique derrière le grand changement, ni comment il opère vraiment. Le plus important est que vous pouvez au petit bonheur la chance vivre la vie d’un bienheureux ou celle d’un sans-abri en attendant une fortune différente l’année d’après.

    Cette mécanique bien huilée est seulement interrompue lorsque le protagoniste principal du livre se rend compte qu’exceptionnellement, il n’a pas été affecté par le grand changement et qu’il se souvient de qui il a été l’année précédente. Débute alors un processus double pour lui, une entreprise de dévoilement de la réalité véritable du grand changement et la recherche d’une échappatoire à un univers qui se révèle finalement très étriqué.

    A partir de cette bonne idée de départ, Dominique Douay livre un roman plutôt prenant même s’il baisse parfois en intensité. Un roman qui est très perturbant par moments tant il bouleverse notre perception du réel. Avec le grand changement, Dominique Douay questionne ouvertement à l’échelle individuelle notre rapport au réel, notre inscription dans le temps, notre libre-arbitre, et à l’échelle globale, la propagande, la manipulation des masses, le contrôle des libertés. On peut néanmoins regretter que le traitement de tous ces thèmes ne soit pas plus profond et plus riche et finalement ne soit pas plus développé que cela dans le propos, dans l’intrigue. C’est le cas d’autres éléments intéressants du livre comme par exemple les robots…

    Parfois un peu moins maîtrisé flou sur son axe pivot, le grand changement, le livre se montre malgré tout fluide, riche en sensations étranges et propose une lente dérive dans un Paris très original. La solitude du personnage principal face à sa condition d’unique être vraiment conscient de la réalité, son impuissance à aller contre la grande roue du changement génèrent une certaine mélancolie et le rendent attachant.

    Moins original et puissant que les précédents ouvrages de Dominique Douay.

    Un potentiel pas totalement exploité.

    OK.

  • Nagasaki - Eric Faye

    nagasaki-913549.jpgNagasaki est un récit simple et linéaire. Shimura-San, un vieux garçon d’une cinquantaine d’années, un peu maniaque, englué dans un quotidien morne et triste, se rend compte que quelque chose cloche dans son petit pavillon de province dans la ville de Nagasaki. Des objets sont déplacés, de la nourriture disparaît. Rien de bien significatif mais tout de même de quoi le rendre méfiant. Et si quelqu’un s’introduisait chez lui pendant ses heures de travail ? L’installation d’une webcam dévoile un fait improbable : une femme, finalement arrêtée, a vécu pendant une année chez lui sans qu’il ne s’en rende compte.

    Inspiré d’un fait divers survenu en 2008 au Japon, ce bref récit d’Eric Faye est bâti sur une histoire assez incroyable qui ne peut qu’interpeller. Eric Faye arrive d’abord à instaurer un certain climat d’étrangeté et un suspens relatif qui nourrissent le mystère autour de la présence de l’intruse. Il se concentre ensuite sur le bouleversement ressenti par Shimura-San : comment accepter le fait d’avoir eu une intruse pendant un an à son domicile ? Comment désormais se sentir chez soi dans sa propre demeure ? Le sentiment de viol que ressent Shimura-San, son malaise, sont assez compréhensibles.

    Nagasaki n’en demeure pas moins un récit quelconque. Le décor japonais relève à peine de l’esquisse, cadre qui permet aux personnages de ne pas être complètement évanescents. Le portrait de Shimura-San, axé sur la solitude et la banalité est sans relief. Celui de son intruse, qui pourrait mettre en lumière les phénomènes d’exclusion dans la société japonaise, n’évoque le sujet que de bien loin et préfère de pseudos révélations finales sur son passé qui restent finalement exploitées.

    Un livre facile à lire, légèrement troublant, mais plutôt pauvre. Le parti pris de la grande sobriété narrative et stylistique accouche d’une œuvre qui n’arrive pas à dépasser le simple fait divers et s’avère sans impact. Grand prix du roman de l’académie française en 2010 pour ceux que ça intéresse.

    Vite lu, vite oublié.

  • Un pedigree- Patrick Modiano

    pedigree.jpgLa quatrième de couverture du livre illustre particulièrement bien la quintessence d'un pedigree: "J'écris ces pages comme on rédige un constat ou un curriculum vitae, à titre documentaire et sans doute pour en finir avec une vie qui n'était pas la mienne. Les événements que j'évoquerai jusqu'à ma vingt et unième année, je les ai vécus en transparence -ce procédé qui consiste à faire défiler en arrière-plan des paysages, alors que les acteurs restent immobiles sur un plateau de studio. Je voulais traduire cette impression que beaucoup d'autres ont ressentie avant moi: tout défilait en transparence et je ne pouvais pas encore vivre ma vie." 
    Voici donc les vingt et une premières années de la vie de Patrick Modiano racontées de manière froide et distanciée, comme un procès-verbal. Pas d'émotions donc, à quelques exceptions près - la mort de son frère par exemple -, un enchaînement d’événements, d'anecdotes pas forcément importantes, racontés de manière lapidaire, un empilement de personnes plus ou moins de passage, d'adresses provisoires, dans une existence qui ressemble à un interminable tunnel gris vaguement semé d'embûches. Patrick Modiano est, semble-t-il, passé à côté de son enfance et de son adolescence, dans une attitude qui ressemble plus à un moyen de protection et de survie face à un parcours chaotique, à des parents à la dérive et, à la fin, à un certain dénuement. Une citation de Léon Bloy, lue dans le livre, illustre bien ce parcours de peine: "L'homme a des endroits de son pauvre cœur qui n'existent pas encore et où la douleur entre afin qu'ils soient."
    Pour pouvoir apprécier ce livre, il faut supporter cette distance que Patrick Modiano met avec sa vie, ce ton monocorde et plat, ce côté très factuel, ainsi que cet incessant name-dropping - il croise des personnes plus ou moins connues. Surtout, il faut avoir lu d'autres livres de Patrick Modiano afin de saisir l'éclairage qu'un pedigree apporte sur l'oeuvre de celui qui a été prix Nobel de littérature en 2014. La première partie sur son père explique son obsession pour la période de l'occupation. Les milieux troubles que fréquentait ce dernier, le mystère et le caractère mal défini de ses activités sont également des indices sur l'atmosphère des livres de Modiano et les contours flous de ses personnages. La solitude, le manque d'amour dont semble avoir été victime l'écrivain sont également des traits marquants d'une oeuvre dont les figures féminines - et autres - peuvent éventuellement renvoyer à l'absence de la mère.
    Je ne suis pas un grand fan des autres livres de Patrick Modiano que j'ai lus, assez similaires les uns aux autres. Si un pedigree échappe quelque peu à cette appréciation, c'est justement du fait de l'éclairage qu'il apporte sur l'oeuvre de l'écrivain. Sinon, pris individuellement, je ne suis pas sûr qu'un pedigree soit réellement un ouvrage marquant en dépit de sa dernière partie plus touchante, qui cristallise l'essence d'une enfance et d'une famille déchirées et erratiques.