Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

spectacle

  • Tristesse de la terre : une histoire de Buffalo Bill Cody – Eric Vuillard

    Tristesse de la terre.jpgBuffalo Bill. C’est le type même de noms qui appartiennent à la mémoire collective, qui évoquent vaguement un cadre historique, sans qu’on ne sache la réalité qu’ils recouvrent vraiment. En l’occurrence, s’agissant de Buffalo Bill, ce sont des images de western, de cow-Boy, d’indiens et de Grand-Ouest américain qui émergent. Assez loin du triste récit que livre Eric Vuillard : la vie de Bill Cody, ancien employé des chemins de fer, redoutable chasseur de bisons devenu célèbre surtout pour son spectacle itinérant, le Wild West Show.

    Le Wild West Show, c’est une immense machinerie digne des spectacles les plus délirants de l’ère actuelle : des figurants à la pelle, des tonnes de matériel, du son et lumière de l’époque, du storytelling et des stars. Pendant près de deux décennies à la fin du XIXème siècle, ce sont des millions de spectateurs qui viennent assister à cette grande messe qui ne raconte rien d’autre que l’extermination des indiens d’Amérique. Sur le mode fun, société du spectacle et réécriture de l’histoire… Tragique.

    C’est l’intérêt de ce bref ouvrage. Raconter le travestissement de l’histoire et l’immense toile de kitsch qui a été jetée par le Wild West Show sur le génocide des indiens et de leur culture. A travers cette histoire, Eric Vuillard critique la folklorisation des indiens et le mensonge d’une histoire écrite par les vainqueurs… et les saltimbanques. C’est le règne du faux et du carton-pâte qui progressivement prend le pas sur la réalité, « éduque » ou « informe » les masses. Le spectacle de Buffalo Bill invente les célèbres cris d’indiens que nous avons tous imités dans notre enfance en frappant nos bouches sur nos paumes ; il transforme le massacre de Wounded Knee en bataille et fait des figurants indiens, des parodies d’eux-mêmes.

    L’histoire de Buffalo Bill telle que racontée par Eric Vuillard est d’autant plus intéressante que la légende américaine est dépeinte finalement comme elle aussi victime de son propre show. Triste destin que celui de ce héros de pacotille qui est en fait passé à côté de la grande histoire pour finalement être rattrapé par celle du show-business et du spectacle. C’est un portrait qui révèle le kitsch qui s’est abattu sur un homme qui finit par être prisonnier du monde de pacotille qu’il a créé.

    Plus inspiré que Congo, sans doute parce que plus centré sur un personnage, le finalement méconnu Buffalo Bill, et sur son show, Tristesse de la terre est aussi plus juste dans le ton adopté. Le récit paraît moins chétif face à la grande histoire et le propos plus saillant quand il évoque l’agonie des indiens, la folklorisation de leur culture à travers le spectacle du Wild West Show.

    Bon petit moment de lecture.

    PS : S’inscrit dans une petite mode du récit biographique ces dernières années dans la production littéraire française (Jean Echenoz …). Facilité pour éviter de se coltiner au défi de la pure fiction ?

  • Décompression – Juli Zeh

    decompression-1393223-616x0.jpgC’est à Lanzarote, sauvage, chaude et aride île espagnole, que Sven a décidé de s’enfuir il y a quinze ans déjà. Loin de l’Allemagne, son pays d’origine, loin du destin auquel le programmaient de brillantes études en droit. Il est devenu un moniteur de plongée qui à l’aube de ses quarante ans mène une vie paisible et retirée aux côtés de sa compagne et amie d’enfance Antje. A l’écart, loin d’une société hypocrite, conflictuelle, centrée sur les apparences et les jugements selon lui. Loin des personnes telles que celles qui vont être ses clients exclusifs pendant deux semaines et qui vont venir effondrer son paradis : Théo et Lola.

    Ce couple de berlinois représente exactement ce que Sven a fui. Ce sont des people, « des gens du monde ». Théo est l’écrivain prometteur d’un seul livre qui se retrouve en panne d’inspiration prolongée et Lola est une gosse de riches, l’actrice pistonnée d’un soap qui veut enfin s’affirmer en obtenant le rôle de Lotta Hasse, une illustre plongeuse sous-marine – d’où la location des services de Sven. Ils sont de parfaites illustrations de la société du spectacle et permettent à Juli Zeh de formuler en creux une critique acerbe et virulente de certaines dérives de nos sociétés contemporaines : hyper individualisme, égotisme, carriérisme, superficialité, consumérisme, cynisme.

    La romancière allemande ne tombe pas dans la facilité d’une simple opposition entre ses différents personnages et écrit un livre d'une grande finesse psychologique. Elle ne laisse pas entièrement le mauvais rôle au couple Théo-Lola. Assez rapidement, il s’avère qu’en dépit des années et de l’éloignement, par l’entremise de Théo et Lola, Sven se trouve fasciné et attiré par ce monde qu’il a fui. Le couple lui sert également de miroir et permet de déceler des fissures dans le paradis qu’il s’est construit et dans son discours sur la société contemporaine. En fait, Juli Zeh compose plutôt un trio en équilibre précaire au-dessus du gouffre. Ces personnages jouent un drame dont ils n’ont que trop pleinement conscience, chacun étant à la croisée des chemins, avec sous leurs yeux, la possibilité d’une autre voie, peut-être plus heureuse, loin d’un passé qui les hante.

    Décompression est un roman dense, avec une atmosphère nerveuse, traversée par des éclairs de violence liés à l’étrange danse amoureuse à laquelle se livre le trio de personnages. Lola et Théo forment un couple quasiment malade, mêlant haine, amour, séduction, manipulation, violence, entraîné dans une logique perverse et sado-masochiste. Quant à Sven, il se retrouve brusquement confronté à la passion dévastatrice pour la première fois de sa vie. Cette folie douce qui l’arrache progressivement à son existence antérieure est étroitement liée au physique dévastateur de la voluptueuse Lola – ce qui n’est pas anodin vis-à-vis de la critique de la société des apparences…

    Le jeu amoureux qui se dessine entre Lola et Sven se retrouve par ailleurs au cœur de la construction narrative du roman qui alterne les points de vue des deux protagonistes, la confession de Sven, narrateur principal et le journal intime de Lola. Se dégagent ainsi deux visions contradictoires qui achèvent de donner à cette histoire son caractère dérangeant, ambigu et qui participent à une certaine dimension policière qui prend tout son sens dans le final réussi.

    Juli Zeh déroule avec maîtrise une intrigue tendue, en s’appuyant sur des personnages fouillés, une écriture sans fioritures et l'univers de la plongée sous-marine. Sa langue sait être juste, à même de soutenir le rythme haletant du livre et de pouvoir distiller ce parfum d’ambiguïté et d’érotisme qui finit par habiter le lecteur.

    A découvrir. Très bon.