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terrorisme

  • Le bonheur attrapé par un singe – Arnon Grunberg

    Grunberg01.jpgJean-Baptiste Warnke est le numéro deux de l’ambassade des Pays-bas à Lima au Pérou à la fin des années 90. Un poste, sans grand intérêt et avec une activité très limitée qui permet au diplomate de mener une vie très tranquille et réglée. Une vie dont beaucoup rêveraient,  à l’abri du besoin, de réelle menace, en couple avec une belle et élégante femme qui lui a donné deux filles qu’il adore. Jean-Baptiste Warnke a d’ailleurs conscience de la chance qu’il a. Avec flegme et détachement, il accepte ce sort agréable bien qu’il s’ennuie un tout petit peu. Il faut dire que cette existence morne et conformiste semble correspondre à son caractère distant, dénué de passion et de conviction qui lui permet d’exceller dans son métier. C’est du moins ce qu’il croit jusqu’à ce jour où il rencontre au café El corner où il a ses habitudes tous les après-midis, la jeune étudiante Malena. C’est à partir de là que tout se dérègle.

    Dans la première partie du livre, Arnon Grunberg s’applique à nous faire découvrir la terne existence et la personnalité sans intérêt de l’ectoplasmique diplomate. Il y a une moquerie sous-jacente de l’activité diplomatique, en tout cas celle des Pays-Bas au Pérou, qui ne masque pas la banalité relative du propos au sujet de Jean-Baptiste Warnke. Lorsque dans un second temps, l’auteur néerlandais dynamite le portrait qu’il a mis en place, c’est également de manière plutôt convenue. Rien de bien original en effet dans cette histoire d’adultère, qui voit notre gentil diplomate se transformer en homme passionné, naïf et imprudent pour le seul désir de Malena. Seulement voilà, Jean-Baptiste Warnke écrit des poèmes enflammés et envisage d’abandonner son existence précédente et sa famille au profit d’une vie improbable avec Malena alors qu’il est visiblement manipulé. Il court à l’avant d’un désastre que le lecteur devine bien assez tôt et bien trop aisément mais qui donne un peu plus d’intérêt au livre et à sa troisième partie.

    C’est dans le dernier tiers du livre qu’Arnon Grunberg donne plus de relief à cette histoire à l’aide d’un évènement historique dont l’ombre planait donc sur le roman: du 17 décembre 1996 au 22 avril 1997, des membres du mouvement révolutionnaire Tupac Amaru prennent en otage des centaines de diplomates et autres personnes qui participaient à une réception donnée à la résidence de l’ambassadeur du japon à Lima. Ce sera le pivot de la chute brutale de Jean-Baptiste Warnke. Après avoir cédé à la déraison de la passion, ce dernier s’effondre carrément jusqu’à une surprise finale plutôt étonnante. Cette dernière partie a certes le mérite d’être plus dense et plus intéressante que les deux premières, mais elle n’en reste pas moins un peu trop rapide et légère, surtout pour soutenir le déroutant final qui clôt le livre. La faute aussi peut-être aux ellipses temporelles de l’auteur néerlandais, à la brièveté du roman et à un enchaînement trop simpliste des évènements.

    Un petit roman finalement peu convaincant d’un auteur que je souhaitais découvrir depuis un moment.

     

  • Zeitoun – Dave Eggers

    zeitoun.jpgCeci n’est pas un roman, avertit Dave Eggers en préambule de son livre. Quelques années après s’être immergé avec Le grand quoi dans l’histoire de Valentino Achak Deng, immigré soudanais aux USA à l’incroyable trajectoire, Dave Eggers récidive en s’emparant d’une autre histoire vraie. Cette fois-ci, il s’agit d’Abdulrahman Zeitoun, figure centrale d’une œuvre qui dépasse le simple témoignage pour livrer le portrait d'une certaine Amérique à travers la catastrophe causée par l’ouragan Katrina en 2005.

    Zeitoun est un immigré d’origine syrienne qui a réussi aux USA. Entrepreneur en bâtiment à la Nouvelle-Orléans, son travail est reconnu et apprécié. Plutôt à l’aise financièrement - il possède plusieurs maisons -, il est le mari comblé de Kathy, le père de trois petites filles et d’un fils adoptif, ainsi que le membre d’une chaleureuse fratrie disséminée dans le monde. Le rêve américain incarné donc qui va tourner au cauchemar avec l’arrivée de l’ouragan Katrina.

    L’exposition du livre est assez longue, le temps pour Dave Eggers de mettre en place, d’installer la figure de Zeitoun, un citoyen modèle, travailleur, plutôt heureux, à la trajectoire assez peu commune. Dave Eggers prend le temps de montrer ce qui va être bouleversé et cassé plus tard avec Katrina. Il installe aussi de cette façon un climat d’attente, d’hésitation, d’incertitude autour de l’ouragan. Ce n’est pas le premier qui frappe cet état alors jusqu’à ce que la catastrophe soit imminente, on comprend que la logique du départ, de l’évacuation, ne soit pas évidente.

    Lorsque survient la catastrophe, la famille de Zeitoun s’est exilée loin de son nid familial et seul Abdulrahman est resté. Officiellement parce qu’il souhaite prendre soin de ses biens touchés par l’ouragan, mais aussi parce qu’il minimise un peu l’apocalypse annoncée. En fait, aussi parce qu’il est têtu et mu par un étrange besoin de résister à la furia annoncée et d’apporter son aide à qui en aura besoin. Les passages sur la catastrophe et la dévastation sont sobres, ne cèdent pas à l’exhibitionnisme, au sensationnalisme ou à l’exagération. Les images sont frappantes sans recours à l’emphase – ce n’est sans doute pas pour rien que Dave Eggers cite La route de Cormac Mc Carthy en exergue.

    Dans une Nouvelle-Orléans inondée, Zeitoun enfourche son canot et sillonne les rues de sa ville. Il essaie d’aider ceux qui sont restés comme lui. Ici c’est un couple de vieux, là des chiens abandonnés, etc. Ce n’est pas un héros que met sous la lumière Dave Eggers, c’est un homme ordinaire et bon qui fait de son mieux pour les autres dans une situation extraordinaire. Marin a un moment de son existence, Zeitoun sur son canot retrouve quelque chose de son passé, l’élément aquatique, la liberté et la solitude dans la navigation, quelque chose de primaire mais d’essentiel qui est transmis au lecteur. Une certaine fraternité, un sentiment d’humanité sont partagés par les rescapés que rencontre Zeitoun.

    Ce portrait de citoyen ordinaire au parcours et à l’attitude peut-être un peu moins ordinaires, dans une situation inédite de catastrophe, se transforme en portrait d’une Amérique raciste, obnubilée par le terrorisme et tout à fait dysfonctionnelle lorsque Zeitoun est arrêté chez lui, dans une Nouvelle-Orléans ravagée, devenue une zone dangereuse avec les pillages, les maladies etc. Le pire qui soit arrivé à Zeitoun, c’est de tomber entre les mains des autorités. Situation kafkaïenne pour ce musulman pratiquant qui est suspecté de terrorisme et qui met le doigt dans un engrenage ahurissant: prison, humiliation, privation et j’en passe. Rien n’est épargné à Zeitoun par un système devenu paranoïaque, fou et absurde. Les dernières parties du livre nous montrent la situation désespérante que subit Zeitoun et son impact sur sa famille, les efforts de cette dernière pour qu’il sorte de ce gouffre.

    Dave Eggers montre qu’il y a quelque chose qui ne tourne plus rond au pays de l’oncle sam et que la machine politico judiciaire américaine est malade. Avec l’histoire de Zeitoun, il souligne certains dysfonctionnements de la société américaine mais surtout offre la parole à un sans voix. Un de ceux que les grandes machines administratives ou institutionnelles peuvent broyer à tout instant. Il se penche avec sobriété et minutie sur un destin personnel en même temps que sur une catastrophe marquante. Moins épique que le grand quoi, Zeitoun est une œuvre marquante qui parle d’exil, d’injustice, de courage, d’humanité, d’adaptation avec justesse et sobriété.

    Bon.