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travail

  • La centrale – Elisabeth Filhol

    69446413.jpgLa centrale nucléaire dans l’imaginaire collectif, c’est cet immense cylindre de béton évasé à ses deux extrémités et qui dégage un épais nuage de composition incertaine dans le ciel. Image fascinante aperçue sur un écran, voire depuis l’autoroute, qui dégage une impression de froideur, mais aussi d’une grande puissance contenue. La centrale nous ramène inévitablement au peu que nous savons d’elle, l’atome ou cette électricité, cette énergie dont nous disposons en grande quantité au quotidien, mais aussi le risque de l’accident et les catastrophes passées ou potentielles. 
    Froide, impersonnelle, la centrale ne nous évoque pas forcément, le monde que décrit Elisabeth Filhol dans son premier roman : l’univers des travailleurs précaires du nucléaire. C’est son mérite, celui de nous ouvrir les yeux sur une réalité que nous ignorons et qui est glaçante. L’industrie du nucléaire emploie un bataillon de travailleurs précaires, mal payés, mal logés, recrutés par des agences d’intérim et plus ou moins forcés à une mobilité de centrale en centrale. La tâche de ces petites mains, comme Yann le protagoniste principal du livre : effectuer la maintenance des cinquante-huit réacteurs des dix-neuf centrales nucléaires du pays afin que nous puissions jouir tranquillement et en toute sécurité de cette profusion d’énergie dans notre vie moderne.
    Le livre d’Elisabeth Filhol est une dénonciation des conditions de vie de ce prolétariat invisible. Elle s’attaque frontalement à un univers industriel impitoyable. Ces ouvriers mettent clairement en jeu leur vie et leur santé pour une bouchée de pain.  Au cours de leurs opérations, ils sont tous munis d’un dosimètre qui mesure leur niveau d’irradiation afin d’éviter le surdosage. Le surdosage, c’est l’obsession de tous, la grande menace, un choc dont l’aspect sanitaire passe presqu’au second plan pour ces ouvriers qui ont surtout peur de perdre leurs contrats et d’être déclarés inaptes à leur travail. Ils constituent une armée de réserve itinérante, à priori très masculine et plutôt refermée sur elle-même, fonctionnant plus ou moins en meute, solidaire et uniforme en apparence. En apparence seulement, parce que si la plupart sont juste là pour pouvoir casser la croute, voire par inertie professionnelle,  d’autres  sont à la recherche du goût du risque ou de l’adrénaline. Et parfois il y en a qui craquent, lâchent, abandonnent, certains QUI n’arrivent même pas à débuter et d’autres qui sont obligés d’arrêter à cause du surdosage. 
    Les romans sur le monde industriel sont rares, ceux sur le nucléaire encore plus. La lumière qu’Elisabeth Filhol projette sur les conditions de ses ouvriers est bienvenue, indispensable même à l'heure d'enjeux environnementaux cruciaux. Son livre s’avère documenté sur le nucléaire et sur ces travailleurs sans pour autant tomber dans l’abscons d’un côté ou dans le pathos de l’autre. Le livre en acquiert un aspect réaliste qui est le bienvenu. Il est en revanche vraiment dommage que son propos souffre de sa construction littéraire et du style de son auteur. 
    Le récit que fait Elisabeth Filhol est en effet assez flou et perd rapidement son souffle et son lecteur en raison d’une narration à l’architecture un peu foutraque. Difficile en fait de s’y retrouver en matière de chronologie et de vraiment « reconstituer » le fil de l’intrigue même si celle-ci est finalement secondaire. Elisabeth Filhol abuse également d’ellipses narratives qui laissent une sensation d’imprécision sur les évènements alors qu’elle est par ailleurs précise dans ses explications techniques. Le roman finit par être désincarné car il est difficile de s’attacher à des personnages qui s’effacent au final derrière le propos et se diluent dans la structure littéraire choisie par l'auteur. L’ensemble n’est pas nécessairement aidé par une écriture saccadée, avec parfois des phrases hésitantes ou alors inutilement alambiquées à coup d’incises superfétatoires.
     
    Bon sujet mais impression finale très mitigée.
    Prix Télérama et France Culture par ailleurs.
     

  • Trois hommes deux chiens et une langouste - Iain Levinson

    trois-hommes-deux-chiens-et-une-langouste.jpgPaumés quelque part en Pennsylvanie, Mitch, Doug et Kevin, sont des loosers du rêve américain. Mitch travaille au rayon auto d’une grande surface pour un salaire de misère, Doug ne s’en sort pas mieux en faisant cuire des steaks dans un restaurant, alors que Kevin promène des chiens de riches pour joindre les deux bouts après s’être fait coffrer pour culture illégale de marijuana.  Ces pieds nickelés passent leur temps à fumer des joints et à délirer dans la colocation de Mitch et Doug, attendant passivement un avenir meilleur qui ne pointe pas vraiment le bout de son nez. Mitch et Doug sont finalement virés et Kevin n’arrive toujours pas à assumer son rôle de mari auprès de Linda et de père auprès d’Ellie. Quelles perspectives pour ces hommes aux portes de la marginalité sinon que de se laisser tenter par les coups foireux qui passent ? Au coin de la rue, l’aventure ? La galère, surtout. D’improbables péripéties aussi.

    Ce qu’Iain Levinson décrit avec constance et justesse depuis plusieurs romans déjà, comme dans trois hommes deux chiens et une langouste, c’est le difficile quotidien de l’Amérique des petites villes qui agonisent, faute d’emplois et de ressources, celle des petites gens qui s’enfoncent lentement dans la pauvreté. Il n’y a pas beaucoup d’autres solutions pour ces gens, seulement la débrouille, la magouille et l’illégalité. Ils comptent, recomptent, jonglent, ramassent ce qu’ils peuvent, tirent le diable par la queue, rêvent de jours meilleurs et se cassent la gueule devant le capitalisme impitoyable qui broie ces malchanceux, ces inadaptés, ces vaincus, etc. Les descriptions qu’Iain Levinson fait des petits boulots avec leurs cortèges de contraintes, d’humiliations, d’absurdités sont des plus justes et des plus convaincantes. Au lieu de se résigner, les personnages d’Iain Levinson se débattent pour faire partie du grand rêve vendu par le capitalisme, à travers la pub entre autres. Combiner pour être du bon wagon, ceux qui s’adjugent ce qu’ils n’ont pas.

    C’est là que le livre devient loufoque, enchaînant les aventures toujours un peu ratées de ces comparses en réussissant à rester drôle. Voler une Ferrari, dealer des comprimés, réaliser un braquage, rien qui ne réussisse vraiment à nos bras cassés qui s’enfoncent dans des situations savoureuses habilement menées, intégrées dans une structure narrative efficace et relevées par des dialogues justes et percutants. Les personnages hauts en couleurs, dotés d’une certaine lucidité sur leurs situations respectives, ne sont pas sans épaisseur. Ils ne sont pas là uniquement pour servir les running gags ou autres. L’ambition de Mitch, l’attachement local de Doug, les problématiques familiales de Kevin, les liens entre les trois hommes enrichissent le livre de thématiques sur l’amitié, la responsabilité, la trahison, entre autres.  

    La quatrième de couverture fait référence aux frères Coen en parlant de Trois hommes deux chiens et une langouste. Rien de plus juste. C’est tout simplement drôle, divertissant sans être dénué d’intelligence et de profondeur. Et c’est cohérent avec le reste de l’œuvre d’Iain Levinson.

    Excellent moment de lecture.

  • La tour des fourmis – Ch’oe Inho

    tour des forumis.jpgIl y a quelque chose de très intrigant dans la tour des fourmis, quelque chose de dérangeant qui ne quitte pas forcément le lecteur après avoir refermé le roman. C’est peut-être du à l’ambiance quelque peu Kafkaïenne de l’œuvre et certainement lié à la multitude d’interprétations possibles d’une histoire qui est livrée sans clés de lecture toutes faites.

    Un jeune publiciste Coréen qui vient d’emménager dans son appartement, le découvre envahi par les fourmis, au réveil d’une soirée visiblement arrosée. Les fourmis font brusquement irruption dans sa vie pour ne plus la quitter, devenant une obsession contre laquelle il s’échine à lutter, en vain. C’est la guerre contre une multitude paraissant infinie, obstinée et disciplinée dans une stratégie d’occupation du territoire et d’épuisement des ressources sucrées. Elle est conclue dans un final saisissant qui en rajoute au caractère marquant de l’œuvre.

    La réflexion que mène Ch’oe Inho dans cette Chungpyon – sorte de nouvelle, de fiction romanesque courte coréenne -  sur l’espèce fourmi et son mode de fonctionnement révèle une symbolique extrêmement forte et multiple. Il faut certainement y voir une critique de la société coréenne  contemporaine profondément marquée par le confucianisme mais aussi par un contexte politique autoritaire depuis le conflit de 1950-53 – le livre est paru en 1963. Ch’oe Inho interroge ses lecteurs sur une vie dévouée au travail, à la collectivité et certainement privée d’individualité, contre laquelle le personnage principal se révolte.

    Sa rébellion semble tout autant orientée à l’encontre d’une société de consommation dont l’image renvoyée est vile, futile et médiocre. Les passages du livre consacrés au métier du personnage principal, à la publicité et aux objets de consommation, méritent une réelle attention – surtout ramenés à l’idéologie communiste du régime Nord Coréen. Ne pouvons-nous aspirer à mieux, à autre chose que la banalité et la pauvreté de ce que nous propose le consumérisme ? Sinon quel destin que celui de devenir des fourmis ou de céder la place à la fourmi, présentée de manière provocante comme peut-être l’espèce de l’avenir ?

    Simple en apparence, la tour des fourmis est une œuvre symbolique, sombre et acide. Critique de la société coréenne, elle ouvre la voie à plusieurs lectures qui la rendent intéressante et mystérieuse même pour ceux qui n’entendent rien au pays du matin calme.