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tueur

  • No country for old men – Cormac Mc Carthy

    nocountry.jpgNon, ce pays n’est pas pour le vieil homme. Voilà l’antienne qu’entend le vieux Shérif Ed Tom tout au long de l’affaire qu’il suit dans le roman de Cormac Mc Carthy. C’est aussi tout simplement qu’elle dépasse tout ce qu’il a jamais pu voir jusque là. Du début de cette histoire jusqu’à la fin, le vieil Ed Tom est dépassé par la violence, la haine, la cupidité, la cruauté, l’anomie qui déferlent dans son comté. Comme pour lui signifier la fin de son époque, avec une interrogation difficile à affronter, mais à laquelle il a finalement la réponse et qui nous concerne tous : êtes-vous encore prêts à affronter ce monde, ce qu’il est devenu ?

    Non, ce pays n’est pas pour le vieil homme. Pas plus que pour le plus jeune d’ailleurs. C’est ce dont va se rendre finalement compte Moss, protagoniste malchanceux d’une histoire qui le dépasse. Il trouve au milieu du désert une valise qui contient 2,5 millions de dollars. Avec néanmoins un avertissement dont il fait fi, le champ de ruines autour. Une fusillade sanglante qui n’a laissé aucun survivant. Moss croit que c’est la chance de sa vie. Mais est-ce possible que personne ne cherche à récupérer cet argent ? Bien sûr que non. La course poursuite est rapidement lancée et Moss entame un interminable chemin de croix marqué du sceau de la fatalité, de la mort et de la destruction, pestiféré qui apporte le mal partout où il passe, se croyant à la hauteur d’évènements qui le dépassent. A ses trousses, la police bien sûr et le vieil Ed Tom, mais surtout des trafiquants de drogue mexicains, des hommes de main à la gâchette leste, des chasseurs de primes et surtout Anton Chigurh.

    Dans un livre christique à sa façon, dans une ambiance de fin de monde, d’univers qui s’écroule, la place était toute faite pour un antéchrist, une sorte de cristallisation du mal, un symbole de l’effondrement des valeurs, la figure d’Anton Chigurh, personnage intrigant, insaisissable et fascinant. C’est un tueur sans pitié, froid, inhumain, qui ne sème que la désolation derrière lui. C’est un œil du cyclone qui nous interpelle sur le mal et la nature même de l’homme, c’est lui qui annonce le changement d’époque qui est advenu. Non, ce pays n’est plus pour le vieil homme.

    Ce n’est pas vraiment un roman policier, ni un thriller qu’écrit Cormac Mc Carthy, bien que le livre ait un rythme soutenu, avec une certaine débauche d’action et un suspens lié aux courses poursuites multiples. Ca, c’est la partie distrayante du roman. Elle démontre le savoir faire du romancier américain qui en plus de nous tenir en haleine, nous plonge dans une ambiance unique. Son roman a quelque chose de crépusculaire. Il y a le décor, façon western sombre, l’ouest désertique, poussiéreux, à la frontière mexicaine. Il y a aussi les hommes, les personnages rudes, entiers, marqués, rigides. Et puis les dialogues, courts, tendus, percutants.

    Au-delà de cet art romanesque brillant, il y a un propos – que n’a pas assez su rendre l’honorable adaptation cinématographique des frères Cohen. Le cœur du livre de Cormac Mc Carthy, c’est la voix, l’âme du vieil Ed Tom à travers les mini-chapitres qui émaillent le livre. Ils ont pu amener certains à traiter l’auteur et ce livre de réactionnaires. Bien sûr que le personnage d’Ed Tom est bienpensant, fataliste, décliniste, passéiste, etc. Il n’en est que plus réussi, plus symbolique aussi peut-être d’une partie de la population de certaines zones des Etats-Unis - voire d’Occident. Son propos n’en est que plus fort.

    Il dit un sentiment qui nous traverse tous plus ou moins l’esprit à un moment, un constat que nous sommes amenés parfois à faire malgré nous : O que notre monde moderne est dur, cruel, dangereux, violent, impitoyable, déroutant ! O comme nous semblons sans repères, sans armes, sans aide devant notre époque ! Sert-il encore à quelque chose de regarder vers le passé, de le regretter, de craindre le présent comme le fait Ed Tom ? « Notre héritage n’est précédé d’aucun testament » écrivait René Char. C’est quelque chose que le Shérif constate brutalement et ne peut supporter. Le monde qu’il a connu – qu’il idéalise peut-être, sans doute – n’est plus. Enterré.

    Non, ce pays n’est pas pour le vieil homme ? Non, peut-être que cette époque n’est plus pour le vieil homme. Non, peut-être qu’à un moment donné, aucune époque présente n’est peut être faite pour les vieux hommes. « Le passé n’éclairant plus l’avenir, l’esprit marche dans les ténèbres » a écrit Tocqueville il y a plus de 170 ans. Comme une prophétie toujours en cours, n'est-ce pas Ed Tom ?

    Excellent roman. 

  • Un petit boulot – Iain Levinson

    petitboulot1.JPGJake Skowran travaillait à l’usine, principal employeur d’une petite ville américaine du Wisconsin, avant que celle-ci ne soit délocalisée au Mexique. Depuis, il est au chômage, comme une bonne partie de la ville. Des mois que ça dure et la dégringolade semble sans fin. Les factures s’entassent, les dettes s’accumulent, les indemnités se réduisent et c’est l’agonie financière. Progressivement, le quotidien se délite, Jake n’a plus de quoi s’offrir un petit plaisir, même pas des bières ou des cigarettes, son abonnement au câble est coupé, il est obligé de vendre des biens comme sa télé pour subvenir à des besoins courants et sa femme le quitte.

    Ce que Iain Levinson narre, c’est la chute de ceux qui perdent leur emploi dans une Amérique et un occident soumis à l’impitoyable logique du capitalisme mondialisé et du marché. Il explique très bien le processus de désocialisation et de déshumanisation qui assaille le chômeur. Comment petit à petit, on est exclu de ce qui était son monde auparavant. Comment le sentiment d’impuissance devient omniprésent. Comment l’estime de soi s’effondre et avec elle, l’ensemble de notre système de valeurs. Comment il est facile de buter face aux impasses socio-économiques et psychologiques du chômage.

    Iain Levinson ne fait pas dans la grande théorie. Il parle juste des choses du quotidien, et c’est encore plus percutant. Comment faire pour se trouver une fille quand on n’a pas d’argent ? Comment affronter l’armada de créanciers qui n’ont cesse de le harceler ? Le chômage provoque chez lui des accès de lucidité et de rage sur la réalité du travail et de l’économie et son vernis propre. Il dit comment sa vie est défaite en même temps que sa ville de naissance, le lieu où il a toujours vécu. La fermeture de l’usine tue tout simplement à petit feu, cette ville. Elle semble progressivement abandonnée, en voie de délabrement et d’appauvrissement, chaque jour un peu plus pourrie.

    Tout ceci pourrait être lugubre, triste et déprimant, mais en fait un petit boulot est surtout un livre drôle. Cela est en grande partie du au ton d’Iain Levinson qui n’hésite pas à manier le sarcasme et la causticité. Il raconte ses aventures sur le mode de l’humour noir, utilisé comme politesse du désespoir. Sa lucidité est mordante et piquante et l’autodérision est omniprésente. Surtout, son amer constat, ses réflexions sur le chômage sont intégrées à des aventures rocambolesques qui constituent la seule échappatoire que Jake Skowran a trouvée à sa situation difficile.

    En effet, il accepte de tuer la femme de Ken Gradocki, le bookmaker et mafieux local. C’est le début d’une carrière de tueur qui le mène de mission en mission sur un mode parfois burlesque. L’apprentissage du métier de tueur est assez drôle et sert de fil narratif au roman. On ne s’improvise pas tueur et en général et la police n’est jamais loin. Pour le coup, les péripéties de Jake Skowran le tueur permettent de ne jamais s’ennuyer, de rebondir et revenir sur Jake Skowran le chômeur. Peu importe si certains passages paraissent peu crédibles. L’essentiel est ailleurs.

    Un livre drôle, divertissant, qui se lit facilement et qui porte une charge virulente contre le système économique dominant et une de ses faces obscures : le chômage de masse et de longue durée.

    Bon moment de lecture.